Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la campagne de 1866, sur les rapports de la police avec l’armée :
« Les fonctionnaires de la police de campagne ne sont pas sur un lit de roses et nous nous faisons beaucoup de mauvais sang. Il est toujours très difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, toutes les passions sont surexcitées ici au dernier degré, chacun est ombrageux et l’on se défie de chaque mot. On ne saurait se montrer assez circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, mais d’un autre côté il faut agir résolument et avec énergie lorsqu’on se trouve en présence de gens grossiers et arrogants. Je représente dans notre département l’élément énergique et grossier. M. de Zerniki, mon aide de camp, lui, représente la politesse et l’amabilité[40] ».
[40] Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la politesse et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.
Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le chef de la police se déclarait lui-même impuissant à réprimer, si quelque malheureux, volé, pillé, ruiné, dont la femme ou la fille avait été outragée sous ses yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment il était traité.
C’est encore Stieber qui raconte :
« J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et sans les moindres égards. Hier, dans un village appelé Gorce, un paysan français a tiré sur une voiture remplie de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui parler ; deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, ils se sont précipités dans la maison et ont appréhendé l’homme ; on l’a pendu sous les aisselles devant sa propre maison, puis on l’a tué lentement avec trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre. Pour servir d’exemple, le corps est resté pendu deux jours sous la garde de deux sentinelles. »
A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des populations qu’ils rançonnaient ou pillaient, les Prussiens avaient coutume de répondre en rééditant le fameux mot de Napoléon Ier : « C’est la guerre ! » Mais ce pauvre paysan tué « lentement », recevant trente balles l’une après l’autre, et exposé pendant quarante-huit heures avec ses chairs saignantes et déchirées, cela ne s’appelle plus « la guerre », cela ne s’appelle d’aucun nom, même dans le langage des peuplades les plus sauvages ; les cannibales eux-mêmes égorgent d’un seul coup l’ennemi vaincu qu’ils vont manger.
Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences posthumes de ce policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient d’arriver l’empereur, M. de Bismarck et M. de Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec une dame qui voulait absolument voir « le comte de Bismarck ». En échange, il se fit donner par elle un repas composé de pain, de beurre, de fromage et de vin. « Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef de la police, au lieu de pain et de fromage, j’aurais exigé une autre marchandise. » Et c’est à « sa chère bonne femme » que Stieber fait ces révélations violentes !
Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, Stieber rapporte que ses joyeux agents lui proposèrent « d’allumer une maison ».
L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, arrivèrent le 5 septembre à Reims, où, comme nous l’avons déjà dit, le chef de la police de campagne reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la maison de la veuve Pomery : « Nous avons, écrit Stieber à sa femme, un salon spécial pour déguster chaque cru : un pour le vin de Champagne, un pour le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin. »