Au moment où l’état-major prussien était entré en ville, tous les magasins s’étaient fermés ; mais sur un ordre menaçant de Stieber, on avait dû les rouvrir immédiatement.
Les rapports du chef de la police prussienne avec la municipalité ne furent pas toujours faciles.
En apprenant la proclamation de la République, une commission municipale démocratique tenta de remplacer l’ancien conseil impérial. Stieber en prononça la dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, il écrit : « Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait pendre les dix membres de la Commission sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai que je m’appelle Stieber. »
Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis que les rues fourmillaient de soldats prussiens, des bourgeois placides échelonnés le long de la Vesle pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques étaient fermées, la misère était grande, les enfants couraient après les soldats, mendiant du pain. Des chanteurs ambulants braillaient devant les cafés. Et le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant, le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, le grand-duc héritier de Mecklembourg, Bismarck, de Roon, assistaient au service avec accompagnement de la musique militaire, la cathédrale était pleine de femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers et de fantassins polonais et silésiens qui priaient, à genoux, la tête inclinée sur la poitrine.
Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant des litres et des bouteilles de vin. Dans les restaurants et les cafés, les officiers sablaient le champagne avec de bruyants éclats de joie. A la porte des maisons à grands numéros, on se battait pour entrer.
De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique château de M. le baron de Rothschild, à Ferrières. L’émerveillement de Stieber ne connut cette fois plus de bornes ; les salons dorés, les peintures « classiques », les beaux marbres, tous les trésors d’art qu’il avait admirés chez la veuve Pomery, étaient dépassés ! « L’homme le plus riche du monde, écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de Paris, et le pays le plus beau de la terre, c’est la France. »
A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé la succulente table de Mme Pomery, ni ce « lit de soie » de la « veuve au champagne », qu’il aurait tant voulu emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée du château étant interdite, sa chambre était le rendez-vous de tout le monde ; on y couchait en commun, sur le plancher ; on y faisait du thé, du café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était un va-et-vient de gens envoyés aux « renseignements », de marchands épiciers, d’agents confidentiels de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes sortes, de courriers, une procession de comtes et de princes en quête de places de préfets dans les départements occupés, de paysans et de paysannes venant se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de vive force.
« Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction secrète chasse l’autre, et que je suis la moitié de la nuit chez Bismarck ou chez d’autres conseillers. Nous n’avons du reste pas le temps de flâner ; il faut que nous fassions bonne garde : nous sommes ici au milieu d’une population des plus dangereuses, et devant Paris. »
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Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes étaient installées dans ce Versailles majestueusement silencieux, dont le vieux poète Deschamps a dit avec justesse :