Tout près du mouvement, calme et libre séjour.
Le jour même où le combat de Châtillon assurait l’investissement de Paris, en rejetant les régiments de la défense nationale sous le feu des forts, un parti de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été annoncée la veille par un sous-officier de hussards noirs (hussards de la Mort) envoyé en parlementaire, se présentait à la porte des « Chantiers », qui donne accès sur la grande route de Sceaux et de Choisy, où sévissait dans son plein, à quelques kilomètres seulement, la lutte engagée depuis le matin entre le général Vinoy et le prince royal. Il y avait trois jours que toutes les troupes françaises avaient évacué Versailles pour se replier sur Paris ; l’unique force militaire présente dans la ville était la garde nationale, dont une partie était équipée et armée de fusils à piston ou même à pierre, absolument incapables de résister aux armes de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible. La résistance n’eût produit d’autre résultat que de faire incendier les propriétés des particuliers et massacrer une population paisible.
Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population avait eu des résultats stratégiques même momentanés ! Mais sous ce rapport aussi il n’y avait rien à espérer. Avec les masses énormes dont disposait l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de vive force de Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure l’investissement de Paris. Le conseil municipal de la ville se rendit compte de cette situation ; il vit bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi lorsqu’il se présenterait ; mais, ne pouvant opposer de résistance militaire et armée, la municipalité de Versailles résolut de montrer par la dignité et la fermeté de son attitude, que moralement et civiquement elle était décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs et à ne céder qu’au dernier moment, lorsqu’elle se trouverait impuissante en face de la force brutale et de la supériorité numérique.
Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles ne se départit point de cette attitude. Seuls dans une ville que remplissait l’armée ennemie, placés sous la menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent de se heurter à quelque chef violent, capable de faire passer par les armes, dans un moment de mauvaise humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de cette raison du plus fort qui est la base du droit des vainqueurs vis-à-vis des vaincus, M. Rameau et ses collaborateurs combattirent les exigences de l’ennemi avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent traité de puissance à puissance. Ils luttèrent contre l’arbitraire du préfet prussien avec plus d’indépendance assurément que bien des municipalités n’en avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets de l’empire.
Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle aboutit ; en tout cas elle étonna les Allemands, car elle contrastait fort avec la platitude, pendant la campagne de 1866, des municipalités autrichiennes, de ces maires allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant des décorations prussiennes. Cette fière conduite des autorités de Versailles, qui ne rappelait en rien non plus l’humilité timide et résignée que l’on avait rencontrée dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, Scherer, Bersot et leurs collègues, mais aussi pour la population qu’ils représentaient. On était loin des mépris malheureusement justifiés de Blücher, qui, en 1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne acclamer les soldats alliés et les femmes se pendre au bras des Cosaques, s’écria, écœuré : « Vous êtes tous des misérables ! » (Miserabel seid ihr alle !)
En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire de Versailles. M. Rameau hésitait à la prendre : « Ce n’est pas comme chancelier, insista l’homme d’État, c’est personnellement que je vous prie de me donner la main. » Et quelques semaines plus tard, le maire ayant dû revenir dans la villa de Mme Jessé, habitée par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait encore la main : « Toujours personnellement, » répéta-t-il en souriant.
Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire de Versailles avait fait fermer les grilles, et lorsque les cavaliers allemands se présentèrent, M. Rameau et ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent à la porte des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant le détachement les conditions d’une capitulation formelle, devant garantir les habitants de Versailles de toute exaction et conserver à la garde urbaine ses armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans la cité.
Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait avec le chef du détachement allemand, on entendait la canonnade et le crépitement de la mousqueterie dans la direction de Sceaux. L’officier demanda que des vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa énergiquement. « Des Français, monsieur, fit-il, ne peuvent vous nourrir pendant que vous vous battez contre nos compatriotes. »
A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau pour la ville de Versailles, et par M. Pinscher, commandant du génie du 5e corps, pour l’armée prussienne, « sauf ratification du général commandant. » Cette réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes furent-elles répandues dans la ville, que le général Kirschbach, le commandant du corps d’armée, se présenta à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil municipal assemblé que le commandant Pinscher était désavoué et que la capitulation était annulée. Le général ajouta fort courtoisement d’ailleurs que Versailles étant une ville ouverte, sans remparts ni fortifications, ne pouvait conclure de capitulation. Elle devait se soumettre à subir l’occupation avec tous les accessoires que le bon plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.
Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants de Versailles résistaient aux ordres des autorités prussiennes et notamment s’ils ne livraient pas leurs armes et leurs munitions, ils y seraient contraints par la force, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante que faisait trembler l’émotion patriotique : « Vous avez prononcé le mot, général, s’écria-t-il, c’est par la force que vous êtes ici, et si cela avait dépendu de nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous reçois, et je tiens à vous le dire hautement. »