Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la ville du grand roi ; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés dans les avenues.
Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre ; jeunes conscrits qui avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.
La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens.
— Pauvres amis ! fit un vieillard à demi voix.
Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance.
Bientôt après le « Kronprinz », appelé par les siens « notre Fritz », depuis une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth, arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris, magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris, meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon ; tandis que l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les événements allaient attirer à Versailles.
L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la « guerre à outrance », l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande ville de garnison prussienne ; les régiments s’y installèrent tout comme à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner sur toute l’Europe.
Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement étudié, — car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers, leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs délibérations ; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles, de l’argent, et, — ajoutait-il, — des renseignements. Cette invitation cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence glacial, mais dans le « speech » du nouveau préfet, une phrase surtout avait frappé les conseillers ; M. de Brauchitsch annonçait pour le lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.
[42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-rebouteur et revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il ne connaissait personne disposé à accepter ce poste : — « Eh bien, fit M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un Suisse. » — M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas davantage de Suisse que de Français.
Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués, les mains gantées, se promenaient gravement par groupes ; les officiers aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil, faisaient sonner leurs sabres ; toutes les maisons où se trouvaient soit une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque, étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements accomplis ou en préparation.