La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit rapidement dans toutes les rues ; bientôt chacun fut sur pied pour satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges. Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces hommes, « qui n’étaient pas d’ici », portaient le costume des ouvriers ou des gens du peuple.
A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent, musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie jusqu’à la grille de la préfecture.
A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt, précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise.
Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse, âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un sous-officier ; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie et de rudesse : c’était en tout cas une figure caractéristique avec son encadrement de favoris blancs comme la neige.
M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur extraordinaire.
Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise humeur.
Le Kronprinz ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie souriante du monarque et l’air rogue du ministre.
Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs courtisans.
Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et gracieuse habitation appelée « Les Ombrages ». C’était, comme la villa choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence.
La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul. Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs, — qui après tout peuvent n’avoir été que de simples cancans, — si la rareté de semblables aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique. La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On chercherait vainement — sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons omnibus de la « Petite-Place », — ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait quelque chose d’étonnant.