Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de patriotisme :
— N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à sang ?
— Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de la police prussienne !
L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier général, buvant le champagne de « l’Oncle d’or[43] » et tirant les faisans en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de la République.
[43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.
Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du boulevard du Roi, au no 3, où il ne tarda pas à être rejoint par d’autres individus habillés à peu près de la même façon.
C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation avait été abandonnée par ses locataires ; une vieille servante alsacienne était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui l’habitaient.
Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport, et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé dans le jardin.
Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une allure de bourru bienfaisant, un « bon garçonisme » familier et débraillé, entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure arbitraire, d’un bon mot, qui la plupart du temps était bien mauvais, mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.
Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences.