Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de reconnaître plusieurs journaux de Paris : le Figaro, le Siècle et le Monde illustré.

Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre de Stieber, représentait « la politesse et l’amabilité ».

Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki. Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise, une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier.

Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa taille un énorme sabre de cavalerie.

— Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M. de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.

Après une pause, M. Stieber reprend :

— Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert sur le Casino de l’hôtel des Réservoirs.

« On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité, anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs petites affaires particulières. Le chef m’a dit : « Il se peut que parmi ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce monde de très près ; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect, prévenez-moi : que l’individu soit prince ou altesse, dans les vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie. »

« Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de Brauchitsch ; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions du commandant de place. « Le chef » s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit : « Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une forteresse ! » Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute brutalité… Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à dîner chez Sa Majesté[44] ! C’est incroyable, ma parole d’honneur ! Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci. Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme vous le savez, a toute la journée « sur le dos » son ex-compagnon, qui invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en faveur de ses compatriotes. Ah ! si nous pouvions le prendre en défaut, celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous tirerait une fameuse épine du pied… »

[44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du soir. — « Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays. » Les choses en restèrent là.