Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et les approvisionnements, les « maisons » de la Petite-Place, sans compter les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police conclut ainsi :

— Moi, je me charge des diplomates et des journalistes ; vous, Zerniki, chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris.

— Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous voyez que j’ai déjà commencé ; et il montra un paquet de journaux jetés sur la table.

Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.

— Parfait, parfait, je les porterai au « chef ». Comment diable avez-vous pu les avoir ? L’investissement est complet et rigoureux.

— Voici l’aventure, fit le gros policier :

« Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment, deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits Parisiens, ils sont malins comme des singes !

« Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et, comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles, qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte. C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.

« Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis Français comme toi et, de plus, de Versailles ; je vais prier ces Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au Chesnaye, mais à une condition : tu vas rentrer à Paris par le même chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras, tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble au Chesnaye chez tes parents. » — En même temps, je fis briller une pièce d’or : « Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi. » Le petit hésitait… — « C’est bien sûr au moins que vous êtes Français ? demanda-t-il. — Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je ressemble à ces têtes carrées ? Tu comprends que nous sommes sans nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux. »

« Le gamin parut réfléchir ; enfin il prit la pièce d’or. — « Si tu rapportes des journaux, demain tu en auras une autre. » — Je fis un signe d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne l’empêchât pas de franchir les lignes.