« Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. « Mon pauvre petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir ? Tes parents sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les tiens sont allés. » Le petit se mit à pleurer. « Écoute, lui dis-je, veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger autant que tu voudras ? — Oh oui ! oh oui ! — Eh bien ! continue à aller tous les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier dans les rues. »

« Cette fois, le petit n’hésita plus ; et, depuis trois jours, je vais chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu et aura-t-il été tué.

— Ce serait dommage… pauvre petit ! fit Stieber d’un ton presque larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants, et il aimait à se donner l’air d’un bon papa.

— Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose ? continua Stieber.

— Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux… L’homme est balayeur, et la femme a installé, avec notre permission, un débit de schnaps en plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.

« Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires dans son passé : détournement de mineures et quelques autres peccadilles du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on l’a relâché faute de preuves.

— Ah !… et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications ?

— Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez volumineux dossier. Puis il se mit à lire : « M. Rameau est arrivé à son bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu la visite de plusieurs habitants de la ville : bouchers, épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade et d’un morceau de fromage de brie… »

— Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des secrets d’État par l’entremise de votre agent.

— Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort, reprit Zerniki.