Stieber parcourut le journal ; il contenait en effet une diatribe des plus violentes contre le gouvernement prussien.

Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture « réquisitionnée » et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé.

Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz ; et, à en juger par les éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et le militaire n’étaient pas d’accord.

C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à partir avec les généraux.

Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. « Si le roi ne daignait pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien, absolument rien ! »

L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. « Qu’il entre tout de suite ! » fit le chancelier.

— Eh bien ! quoi de nouveau, mon cher conseiller ?

Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le Gaulois, en indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut l’article ; en arrivant à la signature : « Ce n’est pas possible ! fit-il. Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48] ! J’aurais dû m’en méfier, cependant ; avec son uniforme rouge et ses deux plaques, il avait l’air d’un saltimbanque !… » Puis se tournant vers le général Voigts-Rhetz : « Il s’agit d’un señor Angel de Miranda, attaché à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute une fois hors de nos lignes, il ira à Tours… Mais qui donc vous a remis ce numéro du Gaulois, Stieber ?

[48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871 : Un dîner à Versailles chez M. de Bismarck.

— C’est un journaliste, M. Hoff.