Stieber était sur les dents. L’espionnage avait été organisé avec ce soin minutieux et cette méthode scientifique que les Allemands du Nord appliquent à toutes choses. La police de campagne avait embrigadé de préférence ceux qu’un long séjour à Paris ou dans les environs, en qualité d’ouvriers, de commis ou d’employés, avait familiarisés avec les lieux et la langue française. Ces espions, qui, la plupart, avaient des accointances secrètes dans la capitale assiégée, réussissaient assez facilement à traverser les lignes, et allaient souvent passer quatre ou cinq jours dans Paris. Ils revenaient avec des dépêches qu’on apportait immédiatement à M. de Bismarck[51]. Quand Félix Pyat annonça dans le Combat l’ouverture d’une souscription pour donner un fusil d’honneur à celui qui tuerait le roi de Prusse, la police redoubla de surveillance autour de la personne de Sa Majesté, et des perquisitions domiciliaires avaient lieu chaque jour, n’aboutissant le plus souvent qu’à la découverte d’une canne à épée ou de quelque journal français que les agents de M. Stieber saisissaient avec une véritable joie.

[51] Les espions prussiens faisaient aussi passer des renseignements avec la correspondance des diplomates étrangers. Voici ce que relate dans son journal le Dr Busch, à la date du 20 décembre : « Au thé, Halzfeld me dit qu’il avait entre les mains, au sujet de l’état des choses à Paris, un papier qui était sorti avec la correspondance de Washburne. Il était parvenu à le déchiffrer, sauf quelques mots. Il me le montra, et, réunissant nos lumières, nous parvînmes à le comprendre. Les renseignements semblaient donnés en connaissance de cause, et conformément à la vérité. »

Il n’était, du reste, pas très difficile de sortir de Paris. M. Gack père nous a raconté qu’un jour il vit un char chargé d’un tonneau s’arrêter devant son restaurant, à la tombée de la nuit. Il en sortit son fils, qui était dans un régiment de marche parisien. Un officier prussien, habitué de la maison, l’aperçut ; il lui donna une heure pour regagner les lignes françaises, — comme il était venu, — caché dans son tonneau.

La terreur policière pesait donc sur les Versaillais. Des actes arbitraires les plus révoltants rappelaient aux habitants du chef-lieu de Seine-et-Oise sous quel régime ils vivaient.

Un matin, deux jeunes magistrats, MM. de Raynal et Harel, furent emprisonnés, menacés d’être fusillés et finalement conduits dans la forteresse de Minden.

Leur crime ?

M. de Raynal, qui habitait la même maison que M. de Moltke, tenait une sorte de journal des événements qui s’accomplissaient sous ses yeux. Le carnet dans lequel il écrivait ses notes fut découvert par un agent secret ; aussitôt une accusation d’espionnage et de connivence avec l’ennemi fut dressée contre le jeune magistrat.

M. Harel se trouva impliqué dans cette affaire parce que, malgré les tentatives doucereuses du lieutenant de police Zerniki et les apostrophes brutales de M. Stieber, il se refusa à donner des renseignements qui auraient pu charger son ami et collègue.

La situation de ces deux jeunes gens, très aimés à Versailles, avait provoqué de nombreuses interventions et interversions.

Stieber recevait les pétitionnaires avec des railleries cruelles : — « Ce pauvre M. de Raynal, disait-il en soupirant, il aura une balle dans le front. C’est malheureux, il faut un exemple, et pourtant je le regretterai ! J’ai lu son Journal ; il me plaît beaucoup, ce jeune homme ; s’il en réchappe, je lui donnerais volontiers une de mes filles en mariage… Ah ! c’est vrai, il est marié depuis peu… reprenait l’implacable policier. Alors, c’est doublement dommage. »