Heureusement que ni M. de Raynal ni M. Harel n’eurent de « balle dans le front » ; ils en furent quittes pour une détention de quelques semaines ; mais un journaliste, M. d’Alaux, n’échappa au conseil de guerre et à ses conséquences que grâce à la conclusion de l’armistice. Cet écrivain avait assisté aux débuts de l’invasion. Chargé par le Journal des Débats de suivre l’armée du Rhin, au lieu de rentrer à Paris, il attendit la suite des événements à Versailles, où il comptait beaucoup d’amis. Laissons-le raconter lui-même ses aventures :
« Le 27 décembre 1870, écrit-il à M. Delerot, je passais la soirée avec vous chez notre ami M. Scherer ; vous m’avertîtes de me mettre en règle avec certain arrêté récent de la police allemande, qui enjoignait aux personnes étrangères à la ville de se procurer une carte de séjour, qui était délivrée par un officier prussien. Il était convenu que deux d’entre vous, le lendemain, me serviriez de répondants à la mairie.
« Le lendemain, en m’éveillant, je maudissais et cherchais les moyens d’éluder la nécessité de cette sortie, souffrant que j’étais de douleurs rhumatismales aiguës, compliquées d’une angine, quand un bruit de pas et de crosses de fusils retentit dans mon escalier et s’arrêta à ma porte. On frappa. J’ouvris. Une espèce d’argousin, dans le costume râpé traditionnel, me demanda mes papiers. Cet argousin n’était rien moins que le lieutenant de police Zerniki, qui, pour la circonstance, avait pris le costume de l’emploi. Je lui remis mon passeport, et comme je n’étais pas habillé, j’allais me coucher, quand il m’invita à le suivre ; le mot « correspondant des Débats » qu’il avait lu sur mon passeport paraissait l’avoir surexcité singulièrement. Il ouvrit les tiroirs d’une commode, à peu près seul meuble de ma chambre, et prit tous les papiers qu’il y trouva, y compris quelques feuillets pelotonnés de papier pelure qui avaient servi d’enveloppe à de menus objets. Il y découvrit aussi un numéro du Gaulois sur lequel notre ami Scherer avait un jour tracé plusieurs fois son nom. J’avais gardé ce numéro parce qu’il contenait le premier récit qui me fût parvenu sur la révolution du 4 Septembre.
« La vue du Gaulois provoqua sur la physionomie de l’agent un mélange de colère et de triomphe. Il me dit :
« — Vous connaissez M. Angel de Miranda ?
« — Non.
« — Oh ! oui, vous le connaissez ! Habillez-vous vite ! »
« Je n’appris que plus tard qu’à propos d’articles du Gaulois cet écrivain avait eu maille à partir avec la police prussienne. Arrêté à Versailles, il avait été interné en Prusse, d’où il avait réussi à s’évader ; et le récit qu’il avait publié de son aventure n’était rien moins que flatteur pour la police prussienne.
« Zerniki sortit un instant, mais revint précipitamment, comme s’il avait oublié un détail essentiel dans ses perquisitions : il souleva mes couvertures, mes draps et mes matelas, qu’il jeta par terre. Or, entre le sommier et le matelas, j’avais l’habitude de mettre, en me couchant, à portée de ma main, les livres ou papiers que je voulais lire dans mon lit, et ce matin-là il s’y trouvait un calepin contenant un fouillis de notes de toute nature, où j’avais inscrit, entre autres choses, différentes mentions de mon passage à travers l’armée allemande, de Rethel à Sedan et en Belgique. L’argousin faillit pousser un cri de joie et me dit d’un air de satisfaction visible :
« — Allons, marchons !… »