— Nous en avons fusillé pour moins que cela, dit Stieber ; et sur l’ordre du lieutenant Zerniki, le malheureux journaliste fut reconduit dans un cachot très sombre et très humide, où, sans la généreuse assistance d’un citoyen de Versailles, M. Hardy, la providence des prisonniers, il serait mort de froid. Enfin, le 2 février M. d’Alaux fut mis en liberté, après trente-six jours de détention.
Le maire de Versailles, l’indomptable M. Rameau, et deux de ses adjoints furent également emprisonnés. Ce fut dans une cellule de la rue Saint-Pierre que le premier magistrat municipal de Versailles vit lever l’aurore de l’année 1871, succédant à l’année terrible 1870. Son incarcération rappelle à s’y méprendre les histoires de brigands calabrais, qui tiennent les voyageurs sous clef jusqu’au payement d’une rançon. M. de Brauchitsch, qui joignait l’utile à l’agréable, s’était associé avec un fournisseur allemand nommé Baron, dont il voulut imposer les services à la municipalité par la création d’un « entrepôt » de marchandises que la ville devait tenir à la disposition des autorités allemandes pour le cas de disette. C’était une fantaisie administrative de M. le préfet de Seine-et-Oise, soufflée par son associé, car les denrées de toute espèce ne manquaient pas à Versailles. Mais le pacha Brauchitsch avait ordonné d’établir l’entrepôt jusqu’au 8 décembre au plus tard ; il fallut obéir. Les négociants de Versailles se constituèrent en syndicat au capital de 300,000 francs ; seulement, au lieu de traiter avec le sieur Baron, ils passèrent un contrat avec un autre fournisseur également allemand, M. Hischler, qui, accompagné de deux négociants délégués par leurs collègues, partit pour Mannheim afin d’y acheter les denrées : café, sucre, bougies, farines, sel, etc.
Le sieur Baron et le préfet Brauchitsch étaient roulés. Mais ils se vengèrent.
Un agent de police fut expédié le long de la ligne de Lagny à Reims, avec l’ordre pour les chefs de gare et les commandants d’étapes, de retenir sous différents prétextes le convoi destiné au syndicat versaillais, et de susciter des difficultés, de façon à empêcher les denrées d’être rendues à Versailles pour le délai du 8 décembre.
Cette petite machination réussit.
A chaque instant le malheureux convoi était entravé dans sa marche ; tantôt les permis n’étaient pas en règle ; tantôt il fallait laisser passer un train militaire ; à une station, il n’y avait pas d’eau pour la locomotive, etc., etc.
En apprenant — ce qu’il savait fort bien — que le 8 décembre l’entrepôt n’était pas ouvert, conformément à ses prescriptions, M. de Brauchitsch entra dans une grande colère, et malgré toutes les objections, toutes les raisons qu’on fit valoir, l’associé du sieur Baron frappa la ville de Versailles d’une amende de 50,000 francs pour ce retard dont il était la cause !
M. Rameau se refusa avec la plus grande énergie à subir cette pénalité injuste, préférant se laisser incarcérer avec ses adjoints.
Mais les membres du syndicat voulurent éviter une plus longue captivité à des magistrats qui s’étaient acquis l’estime générale. Ils payèrent de leurs deniers la rançon de leurs édiles, qui purent, après quelques jours de repos forcé, reprendre leurs fonctions.