Tandis que la police « stiebérienne » veillait avec tant de rigueur sur les relations possibles des habitants de Versailles avec les Parisiens, elle inondait la capitale assiégée de ses espions ; grâce à l’inexpérience des jeunes gardes mobiles et des gardes nationaux, les émissaires arrivaient assez facilement à rompre la ligne des avant-postes et des grand’gardes, à l’aller et au retour, surtout dans les derniers temps du siège, où la démoralisation s’était emparée des troupes régulières, et où le froid tout à fait extraordinaire de l’hiver contribuait aussi à relâcher la surveillance. Parmi les agents secrets que Stieber envoyait ainsi dans la capitale, se trouvaient non seulement des hommes de la police, mais aussi des officiers de l’armée.

Un colonel, S…, d’origine française, élevé dans ce que l’on appelle à Berlin la « Colonie » des anciens réfugiés de l’Édit de Nantes, parlant notre langue avec toutes ses nuances et ses expressions d’argot, s’était fait sous ce rapport une réputation spéciale.

Tantôt déguisé en Don Juan de barrière, avec une blouse blanche (l’Alphonse n’était pas encore inventé), tantôt en chasseur de chiens « pour gigots », profession très lucrative pendant l’hiver de 1870, il s’insinuait dans les faubourgs parisiens et revenait avec des journaux et des renseignements sur les tendances de la population des quartiers excentriques.

Grâce aux indications du colonel S…, M. de Bismarck pouvait prévoir qu’en laissant les armes à la garde nationale de ces faubourgs il rendait possible et inévitable un soulèvement anarchiste.

Dans un des premiers jours de janvier, cet émissaire fit le pari avec quelques officiers, non seulement de pénétrer dans Paris, mais de parler au général Trochu.

La gageure fut tenue.

Justement il y avait à l’ambulance du Château un franc-tireur de la « branche de houx » très grièvement blessé. Le bataillon de la « branche de houx » était composé d’artistes, de littérateurs, etc., commandés par un romancier de talent, M. Paul Mahalin. L’équipement était un peu théâtral et rappelait le costume de Fra Diavolo, ce qui n’empêchait pas les « branches de houx » de faire très crânement leur devoir dans de nombreuses escarmouches et reconnaissances du côté de Rueil et de la Malmaison, où ils étaient campés. C’est dans une de ces rencontres que le franc-tireur couché dans l’ambulance du Château avait été blessé et fait prisonnier.

En vertu d’une réquisition du chef de la police, le directeur de l’ambulance dut livrer à un agent les vêtements et les papiers du Français moribond.

Le même jour les Krupp tonnaient avec violence, car le bombardement de Paris, depuis si longtemps annoncé, venait de commencer, à la grande joie des pieux pasteurs et des sensibles dames de Berlin, qui demandaient à cor et à cri l’anéantissement de Babylone ; — le même jour, le poste des gardes nationaux de marche placé près du pont de Sèvres assistait à la scène suivante :

Quatre soldats prussiens poursuivaient un individu vêtu en franc-tireur ; ce dernier, après avoir échappé miraculeusement aux coups de fusil[52] de ses persécuteurs, se précipita dans la Seine et traversa le fleuve à la nage, se souciant fort peu de la température glaciale de la rivière. Arrivé sur l’autre rive, le franc-tireur se jeta dans les bras du chef de poste et l’embrassa en criant : Vive la France !