— Eh bien, dit Cheraval, si vous voulez me le permettre, je vais me diriger à pas accélérés vers la salle des Trois Aigles. Je n’aurai ainsi pas le regret de quitter Berlin sans serrer la main de cet excellent Stieber… J’essaierai de le persuader de faire son voyage de noce en France… si Mlle Geneviève y consent…

Goldschmidt regardait Schœffel d’un air de plus en plus embarrassé. Celui-ci avait de la peine à cacher le trouble qu’il éprouvait chaque fois que le nom du docteur était prononcé.

Cheraval s’était levé ; tout le monde l’avait imité.

Après avoir accompagné le jeune Français jusque sur le palier, Goldschmidt pria Schœffel de le suivre dans un petit fumoir à côté de la salle à manger.

L’ancien acteur offrit un cigare au fabricant silésien :

— Maintenant, dit-il, mon cher Schœffel, je suis prêt à vous écouter.

Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un petit divan, et tandis que Mme Goldschmidt et sa fille travaillaient dans la pièce voisine à un ouvrage de tapisserie, Schœffel raconta à son ami ce qui suit :


« Vous avez connu, comme tout le monde, le procès intenté, il y a trois ans environ, aux socialistes de la vallée de Hirschberg ; vous avez lu les détails de mon arrestation et de ma condamnation. Mais ce que vous ignorez, c’est comment le misérable dont vous voulez faire votre gendre s’y est pris pour me dénoncer.

« Notre fabrique était la plus importante de la vallée. Mon frère Hubert et moi, nous la dirigions. Lui s’occupait de la vente et des achats ; il était presque toujours en voyage, tandis que moi je surveillais la fabrication, vivant continuellement au milieu des ouvriers, sachant les conduire comme il fallait, avec douceur et résolution, à la fois camarade et patron. Aussi je puis dire qu’ils m’aimaient beaucoup. Ils remplissaient gaiement leur tâche, avec une conscience et une ardeur qui étaient les causes principales de la prospérité de notre fabrique, ce qui ne manqua pas d’exciter la jalousie de nos concurrents dont les ouvriers étaient traités comme des serfs et des esclaves.