« J’avais à la tête du premier atelier un contre-maître que ses études et son intelligence mettaient certainement au-dessus de sa position sociale. Michel Wurm avait une quarantaine d’années, l’air loyal et franc, la figure ouverte et sympathique. Né en Souabe, il avait la simplicité charmante et l’affabilité qu’on trouve même chez les gens du peuple de ce pays. Comme sa présence permanente à la fabrique était en quelque sorte nécessaire, je lui avais donné un logement dans la filature même, en face du corps de bâtiment que nous occupions, ma mère et moi, et aussi mon frère dans l’intervalle de ses voyages. Michel Wurm n’était pas marié. Il avait auprès de lui une sœur restée veuve avec une fillette. L’éducation de cette jeune fille, qui s’appelait Hedwige, était la grande préoccupation du contre-maître. Je vous l’ai dit, Wurm avait de l’instruction acquise par lui-même ; ses premières économies, il les avait employées à acheter des livres, et il s’était formé une petite bibliothèque qui avait élargi ses idées et élevé son niveau intellectuel et moral. Il voulait qu’Hedwige profitât de ce savoir, qui était sa conquête personnelle, et qu’elle fût un peu plus qu’une femme ordinaire.
« Or, il arriva ceci : Tandis que l’éducation de Wurm se complétait surtout au point de vue de l’histoire et de la science économique, et qu’il s’assimilait les théories socialistes de ses auteurs favoris, Hedwige ne profitait de cette somme de connaissances que dans un sens artistique. Plus son oncle lui donnait à lire de traités philosophiques, de livres d’histoire et de science sociale, plus se développait son talent de musicienne et de peintre. Wurm voyait avec fierté les progrès de sa nièce dans les arts, mais il déplorait qu’elle se montrât si indifférente aux « grands principes de l’humanité ». — « Elle a les goûts d’une patricienne, me répétait-il en soupirant, elle ne sera jamais des nôtres. »
« Wurm s’était pris d’une belle passion pour tous les systèmes mis en avant par les novateurs pour améliorer le sort du genre humain, et il avait rêvé de faire de sa nièce un apôtre de la cause socialiste. Hedwige ne semblait guère se douter des visées ambitieuses de son oncle ; en dehors de son piano et de sa palette, elle ne comprenait pas qu’on pût s’intéresser à quelque chose. Elle adorait la musique, mais c’est en peinture surtout qu’elle montrait de remarquables dispositions. Wurm était un homme pratique : il reconnut bientôt son erreur, et, loin d’entraver sa nièce dans ses goûts, il finit par les encourager.
« J’allais souvent le soir passer une heure ou deux chez Wurm, et tous les dimanches le contre-maître, sa sœur et sa nièce dînaient à notre table de famille.
« J’avais remarqué chez Wurm des livres français, les œuvres de Fourier, Cabet, Considérant ; bien que ne connaissant qu’imparfaitement la langue, je les lisais avec attention et intérêt. Wurm, seul, sans maître, s’était perfectionné au point d’en remontrer à un Français de naissance ; il m’expliquait les passages difficiles, dont ma science personnelle ne pouvait venir à bout. J’avais pris l’habitude de résumer par écrit la traduction de mon contre-maître sur un petit calepin que j’enfermais dans mon secrétaire avec mes autres papiers.
« Une dissertation sur le régicide, que j’avais trouvée dans un volume de Considérant, je crois, m’avait vivement frappé par la vigueur des arguments invoqués par l’écrivain pour justifier la conduite d’un moderne Brutus qui tenterait de sauver une nation en supprimant un homme. J’avais fait une traduction assez complète de ce morceau sur mon agenda… Notez bien ce détail…
« Deux jours après, je vis arriver à la fabrique un jeune homme dont la mise singulière ne me plut guère au premier abord. Mais ses manières étaient si affables que la mauvaise impression causée par sa figure s’effaça vite dans mon esprit. Il était porteur d’une lettre d’un de nos principaux clients de Berlin, M. von S…, qui me le recommandait chaudement, ajoutant que M. Augustin Schmidt était un de ses parents et un peintre de beaucoup d’avenir. Il venait en Silésie pour se livrer à des études de paysage. J’étais prié de lui faire aussi bon accueil que possible.
« Très désireux de reconnaître l’amabilité de M. von S…, chez qui mon frère avait reçu plusieurs fois l’hospitalité, je priai M. Schmidt de considérer ma maison comme la sienne. Mon domestique alla chercher ses bagages à l’auberge, et quelques instants plus tard, le jeune artiste était installé dans une chambre au-dessus de la mienne, avec son chevalet, sa palette, sa boîte à couleurs, son attirail complet de peintre, sans parler de quelques ébauches qui témoignaient sinon d’un grand talent, du moins d’une grande habileté à manier le pinceau.
« La glace fut bientôt rompue entre mon hôte et moi. Il était si discret, si poli ! Il savait mettre tant de déférence en écoutant ma vieille mère et en lui parlant ; et il racontait si bien, avec une amusante pointe de verve, les petites historiettes berlinoises qui faisaient les délices de l’excellente femme.
« Il nous avait mis au courant de sa vie. Resté orphelin de bonne heure avec une fortune suffisante, il avait été élevé dans un pensionnat suisse, où il prétendait avoir puisé des idées républicaines qui l’empêchèrent de profiter de la protection de son cousin von S…, fort bien en cour et qui voulait le lancer dans l’administration. Il avait préféré sa liberté. Il voulait les délices de la vie d’artiste, les enivrements qu’elle donne, ses illusions et ses déceptions si vite oubliées. Tout cela ne valait-il pas la livrée la plus dorée du fonctionnaire le plus haut en grade ?