« Les premiers jours s’écoulèrent rapidement dans la société de mon hôte. Il partait de bon matin, on était en été et le temps était beau ; il allait s’installer au centre d’un site choisi, et il travaillait toute la matinée, — du moins nous le supposions. L’après-midi, il montait dans sa chambre pour transporter sur la toile les croquis qu’il avait faits au crayon. Il avait mis son chevalet près de la fenêtre… Sa fenêtre donnait justement sur celle de la chambre d’Hedwige…

« Le dimanche suivant, Wurm, sa sœur et la jeune fille, ainsi que deux autres contremaîtres et quelques notabilités de Hirschberg dînèrent comme d’habitude à la filature. Augustin Schmidt fut présenté à tout le monde. Il plut beaucoup. Je remarquai qu’en entendant nommer le jeune homme Hedwige rougit. Le peintre, de son côté, s’écria : « Oh ! mademoiselle et moi, nous nous connaissons, nous sommes des confrères… J’ai eu l’indiscrétion de jeter un regard du haut de ma fenêtre dans votre chambre, mademoiselle, et je vous ai surprise à l’œuvre… J’étais loin de m’attendre à trouver une artiste dans une fabrique de coton… »

« Le père Wurm dit qu’en effet sa fille copiait en ce moment un vieux portrait de famille, un Rittmeister de la guerre de Trente ans découvert dans les combles et dont le modèle et le coloris étaient remarquables, malgré les dégâts du temps. Hedwige s’appliquait beaucoup, mais elle était très inexpérimentée.

« Tout naturellement Augustin s’offrit pour lui donner quelques conseils, et même des leçons. Tantôt on organisait des promenades dans la forêt avec ma mère et la sœur de Wurm, tantôt Schmidt s’installait dans le logis du contremaître et surveillait son élève travaillant au portrait du Rittmeister. Hedwige faisait des progrès très réels, mais tout se bornait entre elle et son maître à des sentiments de confraternité artistique. Augustin ne pouvait prétendre à son cœur, car le cœur d’Hedwige avait déjà parlé en faveur d’un autre… »

A ces mots, Schœffel s’arrêta dans son récit, et il sembla à celui qui l’écoutait que deux larmes perlaient sous les cils du fabricant.


Schœffel continua :

« En revanche, Augustin avait gagné toutes les bonnes grâces de Wurm. Au bout de quelques entretiens, le trop confiant contremaître crut reconnaître dans le jeune peintre un adepte ardent des doctrines socialistes. Schmidt trouvait que dans ce monde tout était bâti à l’envers ; il débitait de longues tirades contre la société telle que l’ont organisée les lois, et il prédisait sur un ton de prophète un bouleversement général. Lorsque j’assistais à ces conversations, je m’étonnais de cette fougue politique chez un artiste, et je me disais que M. von S… avait eu une singulière idée de vouloir faire de son cousin un fonctionnaire royal. Wurm ne parlait plus que de son ami.

« Augustin abandonnait parfois son travail et allait trouver le contremaître à l’atelier. Je fus bientôt frappé des relations qui s’établirent entre le peintre et les ouvriers. Sous le prétexte de prendre des croquis de la vie populaire, Schmidt se mit à fréquenter les cabarets, les débits de bière, les salles de danse où les filateurs avaient coutume de se réunir pour se distraire les dimanches et les jours de fête.

« Un soir, Wurm me pria d’assister à une réunion dans un endroit qu’il ne voulut pas me désigner. Par curiosité et ne supposant pas d’ailleurs qu’il s’agît d’une conspiration, je promis d’y accompagner mon contremaître. Il vint me prendre après le souper et nous nous dirigeâmes vers la forêt. Au bout d’une heure, nous arrivâmes à une clairière qui sert de halte de ralliement aux chasseurs. Wurm s’arrêta. Il siffla trois fois à intervalles égaux. Des sifflets lui répondirent ; puis cinq, dix, quinze hommes sortirent des fourrés. Parmi eux, je reconnus quelques ouvriers de la filature, et, à ma vive surprise, Augustin.