« Sur un signe de Wurm, ils se rangèrent en cercle.
« Ces hommes avaient l’air résolu, et leurs silhouettes se détachaient comme des fantômes sur le fond de verdure éclairé par la lune. Tous paraissaient au courant de l’objet de ce mystérieux rendez-vous ; moi seul je l’ignorais. Wurm me l’apprit enfin. Depuis plusieurs mois une association s’était formée parmi les ouvriers de ma fabrique et ceux de quelques autres fabriques rivales, dans le but de renverser la monarchie et de proclamer, d’abord en Silésie, une petite république selon les principes des réformateurs socialistes de France.
« Cette association n’avait pas de chef, et, chose dont j’étais loin de me douter, c’était sur moi qu’on avait jeté les yeux !
« Mes bonnes intentions pour les ouvriers, mes procédés humains, les veillées studieuses que j’avais passées dans le logis de mon contre-maître, tout cela me désignait à la confiance de ces pauvres gens… Mais je refusai énergiquement l’honneur qu’on voulait me faire, malgré les instances de Wurm et de Schmidt, qui paraissait le plus résolu et le plus ardent. Je me bornai à promettre de garder le silence le plus complet sur ce que j’avais entendu.
« Avant de me retirer j’engageai vivement mon contremaître et ses amis à éviter les imprudences, et j’exprimai aussi l’espoir qu’ils ne se laisseraient pas aller à des excès.
« Je partis seul, et pendant toute la route je me demandai comment Schmidt, venu dans le pays pour faire des études de paysage, avait tourné à l’agitateur socialiste. Pourtant aucune pensée mauvaise ne me vint à l’esprit. Je me disais qu’après tout un artiste est capable de toutes les métamorphoses ; que le côté pittoresque d’un complot pouvait l’avoir séduit ; que la mise en scène théâtrale et mystérieuse de ces réunions nocturnes en pleine forêt lui avait peut-être donné l’envie de jouer un rôle dans la pièce.
« J’en étais là de ces réflexions quand je rencontrai Hedwige au bout de la grille de la fabrique. Nous nous voyions quelquefois seuls le soir dans un petit jardin qu’elle se plaisait à soigner.
« Personne ne connaissait notre amour, nul ne savait que, d’un commun accord, nous nous étions promis de nous appartenir pour la vie.
« Hedwige était fort inquiète de me voir rentrer sans son père. Je la rassurai, tout en jugeant inutile de lui révéler le motif de son absence. Malgré moi, je parlai de Schmidt et je ne pus m’empêcher de témoigner mon étonnement au sujet de ses allures. « Il me semble, dis-je, qu’il ne peint plus du tout depuis quelque temps… Ce tableau qu’il vous a fait commencer, cette vue du Warmbrunnen, n’avance guère… » Hedwige se montra un peu embarrassée de mon observation ; puis elle me répondit : « Je ne veux plus peindre avec M. Schmidt. »
« — Pourquoi ? » lui demandai-je d’un air surpris.