M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes qui voudraient déposer contre l’ex-ambassadeur. Mais l’émissaire fut mal reçu partout. M. Landsberg, en particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.
Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal de la ville de Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut fertile en incidents et plein de révélations.
On apprit comment le chancelier faisait surveiller l’ambassadeur par un des secrétaires de la mission ; et le rôle que jouait M. Beckmann, fabricant de fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.
En revenant de Berlin — où on l’avait cité comme témoin — M. Landsberg dit au comte de Wesdehlen :
— Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann qu’à se faire commander des cartes ainsi libellées :
ALBERT BECKMANN
AGENT SECRET DE L’AMBASSADE D’ALLEMAGNE.
Ce monsieur, démasqué en plein tribunal, dut avaler pas mal de couleuvres à la suite de ces révélations ; pendant assez longtemps il évita de se montrer en public. Naturellement, il lui fallait une compensation. Les appointements qu’il touchait sur ce fonds « que l’on n’aime pas à appeler par son nom » furent portés à un chiffre assez considérable. M. Beckmann fit tout son possible pour gagner en conscience son argent ; mais il était brûlé, absolument compromis, et lorsqu’il paraissait quelque part, tout le monde restait bouche close, de crainte d’éveiller des échos indiscrets. Néanmoins, si cet agent est devenu trop public pour être utile, il sait encore se rendre agréable. Les gros banquiers allemands et les principicules de passage à Paris n’ont pas de cicerone et de « maître de plaisir » plus empressé, plus dévoué pour leur faire connaître tous les genres de distractions de la Babylone moderne. Mais quand il le faut, il se souvient aussi de ses véritables fonctions.
Ainsi, en 1878, pendant l’Exposition, le Figaro publia un long article sur les correspondants allemands de Paris ; et comme ce travail contenait des indications curieuses et fort exactes, on se perdit en suppositions sur le nom de l’auteur.
A l’ambassade d’Allemagne surtout, on était friand de le connaître.
M. Beckmann se mit en campagne. Le lendemain, il arriva tout essoufflé, rue de Lille.