— Je sais maintenant, clama-t-il dans les bureaux de l’ambassade, quels sont les coupables, je le sais, mais chut ! C’est au prince de Hohenlohe lui-même que je réserve la primeur de cette grosse nouvelle.
Introduit dans le cabinet de Son Altesse, M. Beckmann affirma positivement que les auteurs des indiscrétions du Figaro étaient MM. Victor Tissot et Landsberg, directeur de la Correspondance française[58].
[58] J’avais été, en effet, présenté à M. Landsberg par un ami commun, et malgré nos divergences politiques, nous passions avec plaisir quelques instants ensemble, lorsque les hasards de la vie de Paris et les rencontres du boulevard nous en fournissaient l’occasion. Landsberg était un causeur spirituel et d’un commerce agréable. Mais le jour où, selon le rapport de l’agent Beckmann, « je me trouvais à la brasserie de Pilsen, » j’étais à cent cinquante lieues de Paris.
— Oui, Altesse, ce sont eux ! et la preuve, c’est que la veille de la publication de l’article, j’ai passé près de la Brasserie de Pilsen, derrière l’Opéra. J’ai regardé — selon mon habitude — à travers les vitres pour savoir ce qui s’y passait ; j’ai vu Victor Tissot et Landsberg buvant à une table et causant avec beaucoup d’animation. Sans doute, ils combinaient leur coup.
Disons tout de suite que pour un observateur officiel ou officieux, M. Beckmann a de fort mauvais yeux. Il avait bien vu « à travers les vitres » M. Landsberg, mais le prétendu Victor Tissot était un journaliste viennois, M. Schœnberg, qui, de loin, offre une ressemblance très vague avec l’auteur de ce livre.
En « observateur consciencieux », M. Beckmann aurait dû vérifier, mais il ne s’en donna pas la peine et préféra courir à l’ambassade pour y servir tout chaud son rapport.
Le prince de Hohenlohe ne cacha pas la surprise et le regret qu’il éprouvait de ce qu’un écrivain allemand comme M. Landsberg frayât avec celui qui avait fait le Voyage au pays des Milliards et lui fournît des renseignements pour un article au Figaro.
Le pauvre Landsberg était bien innocent. Victor Tissot était le seul coupable.
L’ambassade allemande de Paris étant un nid à commérages, dès le soir, M. Landsberg fut averti par un des attachés, si je ne me trompe par M. Rodolphe Lindau, de la dénonciation du sieur Beckmann et des réflexions désobligeantes de l’ambassadeur.
Le lendemain, à la première heure, M. Landsberg se fit conduire rue de Lille et protesta avec la plus grande énergie contre les accusations dont il avait été l’objet ; puis il écrivit à M. Beckmann une lettre où « l’agent secret » de l’ambassade était traité comme il le méritait. M. Landsberg défendait en même temps à M. Beckmann de jamais remettre les pieds chez lui ni de lui adresser la parole.