Le hasard voulut que le même soir le directeur de la Correspondance française allât, selon son habitude, passer une heure à la Brasserie de Pilsen, que fréquentait un public spécial de journalistes, de boursiers et d’attachés d’ambassades. Poussé par sa mauvaise étoile, le sieur Beckmann, au lieu de se borner à regarder à travers les vitres, eut la fâcheuse idée d’entrer pour boire également son bock. Dès que Landsberg aperçut son compatriote :

— Comment, fit-il, en s’adressant au gérant de l’établissement, vous avez des agents de police ici ?… Je croyais votre maison mieux tenue… Mettez-le donc dehors !

Tous les consommateurs, dont la plupart connaissaient Landsberg et Beckmann, se regardèrent.

Celui-ci n’en demanda pas davantage ; il battit précipitamment en retraite.


Un an plus tard, la Nouvelle Revue, que Mme Edmond Adam venait de créer, publiait un article très vif contre M. de Bismarck, dont la politique et même la personne étaient prises à partie avec toute la généreuse indignation d’une femme patriote ardente, jetant l’anathème à l’ennemi de son pays. La publication de cet article de la Nouvelle Revue fit sensation, on s’en occupa pendant plusieurs jours.

M. Beckmann, qui, à ses nombreuses missions, joint le métier de correspondant de l’organe gallophobe par excellence, la National-Zeitung (Gazette nationale de Berlin), se hâta de télégraphier à ce journal que l’attaque contre M. de Bismarck, parue dans la Nouvelle Revue, avait été inspirée par Gambetta, qui, président de la Chambre, chef incontesté du parti républicain, gouvernait alors réellement la France. Venant d’une semblable source, l’importance de l’article changeait du tout au tout ; ce n’était plus l’imprécation éloquente d’une Française, c’était la manifestation voulue d’une hostilité officielle, affrontant, provoquant même toutes les représailles diplomatiques ou autres. Au fond, la dépêche de M. Beckmann avait surtout pour objectif (servons-nous de ce mot cher à ses compatriotes) de favoriser, comme lors de l’affaire de l’Écho du Parlement, un gros coup de baisse dans l’intérêt d’une maison de banque allemande établie à Paris.

Or, l’assertion de M. Beckmann était une véritable calomnie. Gambetta n’ayant pu empêcher la publication de l’article dans la Nouvelle Revue, fit insérer une réponse très vive dans la République française. C’est ce que M. Landsberg fit ressortir dans une note de sa correspondance qui parut le 4 novembre 1879 : « Depuis un an environ, écrivait la Franzœsische Correspondenz, il est certain que M. Gambetta a cessé toute relation avec Mme E. Adam ; qu’il n’a plus paru dans le salon de cette dame et qu’il est resté entièrement étranger à la création de la Nouvelle Revue. Tout le monde sait cela dans la société de Paris. Ceux-là seuls qui sont des agents de police avérés comme le correspondant de la Gazette nationale, M. Albert Beckmann, et qui, pour ce motif, se voient consignés à la porte de partout, peuvent ignorer cette situation. »

Le petit entrefilet de la Franzœsische Correspondenz fut reproduit par une centaine de journaux indépendants, du Rhin à la Vistule, de Hambourg à Trieste.

Depuis les révélations du procès d’Arnim, le nom de Beckmann avait acquis en Allemagne la triste célébrité qui, en 1848, après les publications de la Revue rétrospective, s’attacha en France au nom de Lucien Delahodde. Les organes libéraux saisirent avec empressement l’occasion de démasquer de nouveau « l’agent secret public » de l’ambassade allemande de Paris, grassement payé sur « ce fonds que l’on n’aime pas à nommer ».