Cet incident fit grand tapage.

Immédiatement, M. de Hohenlohe fit appeler son collaborateur.

— Il faut absolument, lui dit-il, que vous obteniez une rétractation ou une satisfaction. Autrement vous seriez la risée de l’ambassade ; le dernier Kanzleidiener (garçon de bureau) vous mépriserait. Je serais forcé de cesser toutes relations avec vous.

Condamné ainsi à mettre flamberge au vent, M. Beckmann envoya des témoins à M. Landsberg, qui, immédiatement, se tint à la disposition de son adversaire.

Les négociations en vue de régler la rencontre furent assez laborieuses. M. Beckmann tenait absolument à ce que le duel eût lieu en pays allemand, à Herbesthal. Les témoins de M. Landsberg repoussèrent énergiquement cette proposition.

Les accointances très intimes de l’agent secret avec les commissaires de police et la gendarmerie de la frontière inspiraient, à tort peut-être, aux témoins de M. Landsberg la crainte de quelque comédie où les porte-casques, prévenus à temps, interviendraient au moment psychologique.

Malgré la vive résistance des témoins de M. Beckmann, il fut décidé que l’on se battrait en Belgique. Un témoin de chacun des belligérants partit la veille du grand jour pour chercher dans les environs d’Erquelinnes un terrain propice à l’échange des balles réglementaires.

M. Landsberg, son autre témoin et un médecin russe de ses amis partirent de la gare du Nord par un froid sibérien : toute la campagne sommeillait sous une épaisse couverture de neige, et les boules d’eau chaude jointes aux fourrures suffisaient à peine pour maintenir dans le compartiment une température supportable.

On arriva vers onze heures à Erquelinnes. Quelle fut la surprise de M. Landsberg et de ses compagnons d’apercevoir, se promenant sur le quai de la gare à l’arrivée du train, son adversaire avec ses seconds, lorsqu’on devait supposer qu’il ne partirait de Paris que le matin ! Ces messieurs, soi-disant pour dérouter les soupçons, s’étaient affublés de vieilles jaquettes, de pantalons invraisemblables et de chapeaux mous.

Cette petite mascarade fit beaucoup rire M. Landsberg et ses amis, mais cette douce gaieté s’éteignit bientôt, lorsqu’ils apprirent que, selon l’avis des témoins envoyés en maréchaux de logis, il était absolument impossible de se battre dans les environs d’Erquelinnes. Trop de neige, trop de verglas et des gendarmes partout, telles étaient les raisons invoquées ; une discussion assez vive s’ensuivit sur le quai de la gare ; elle fut interrompue par l’appel du conducteur avertissant que le convoi allait se remettre en route.