— Remontons en voiture, fit l’un des témoins, nous continuerons notre conférence à la prochaine station.

A Charleroi, l’arrêt n’était que de dix minutes, on n’arriva à un aucun résultat ; il fallut rentrer dans les wagons jusqu’à Namur. Là, un des témoins de M. Landsberg déclara que son client n’irait pas plus loin, et que si M. Beckmann continuait la route, on le considérerait comme ayant voulu se dérober à la rencontre par la fuite. Tout le monde descendit de voiture, sauf un des témoins de M. Landsberg, qui déclara être obligé de rentrer immédiatement à Paris.

Le docteur s’offrit pour le remplacer et les voyageurs se rendirent à une hôtellerie près de la gare pour conférer. Ici les véritables causes de retard apparurent. M. Beckmann tenait à tout prix à se battre sur son terrain, à Herbesthal, en Prusse, et sur le refus réitéré des témoins de M. Landsberg de se rendre en Allemagne, il fut décidé que la rencontre aurait lieu immédiatement dans les environs de Namur.

Cependant il était écrit que cette journée serait pacifique.

M. Beckmann déclara qu’il devait à tout prix être le soir même à Herbesthal, et que comme le train partait dans un quart d’heure, il fallait absolument remettre le combat à trois jours.

Avant que ses propres témoins pussent transmettre la réponse de ceux de M. Landsberg, Beckmann, toujours accoutré de son veston et coiffé de son tromblon avarié, avait pris place dans le convoi qui s’éloignait à toute vapeur vers la frontière de Prusse.

Force fut donc à Landsberg de revenir à Paris.

Le duel pourtant eut lieu trois jours plus tard dans le jardin d’un dentiste, à Enghien. Cette fois, M. Beckmann et ses témoins, habillés très correctement et en gentlemen, furent précis au rendez-vous. Une balle fut échangée sans résultat, et Beckmann put revenir à l’ambassade de la rue de Lille avec l’auréole d’un champion qui a fait ses preuves.

Trois années plus tard, M. Landsberg, qui souffrait d’une cruelle maladie, mourait dans son appartement de la rue de Compiègne, où se trouvaient également les bureaux de la Correspondance. Pendant la maladie de son adversaire, l’agent secret de l’ambassade s’était tenu aux aguets, car il avait son plan. Il suivait les progrès de la maladie de l’infortuné Landsberg comme le requin suit le navire, et lorsque la mort se fut emparée du rédacteur de la Franzœsische Correspondenz, on vit M. Beckmann s’installer en maître dans l’appartement de « son ami », comme il l’appelait à présent ; il racontait à qui voulait l’entendre que son ancien adversaire s’était réconcilié avec lui et avait manifesté à son lit de mort le désir de le voir lui succéder comme directeur de la Correspondance.

Landsberg n’avait pas de famille à Paris, et dans les derniers temps il vivait fort retiré ; son héritier naturel, un frère, négociant à Berlin, mort également depuis, arriva le lendemain du décès. Beckmann attendait M. Otto Landsberg à la gare du Nord ; et, à partir de ce moment, il ne le quitta plus et sut l’amener à signer immédiatement un acte de vente de la Franzœsische Correspondenz, au nom d’un certain Stuht, ancien conseiller de préfecture prussien dans un département occupé pendant l’invasion, employé, plus tard, dans les bureaux de l’ambassade de la rue de Lille, et qui, lors du duel que nous venons de raconter, avait servi de témoin à Beckmann.