Pendant la guerre de Crimée, la police secrète de Berlin eut beaucoup à s’occuper des différents agents russes et français, ainsi que d’une foule d’aventuriers qui venaient tenter la fortune et essayer leur savoir-faire dans la capitale de la Prusse, terrain neutre où les influences tantôt favorables, tantôt hostiles à la Russie l’emportaient tour à tour.
La plus célèbre de ces affaires, celle qui eut le plus grand retentissement, fut le « vol des dépêches » commis par le lieutenant de Teschen et que découvrit l’infatigable Stieber.
Nous avons dit un mot des coteries qu’il y avait à la cour de Prusse. L’une de ces coteries, très puissante, parce que ses chefs, le général de Gerlach, aide de camp du roi, son frère, juge à la cour de cassation, et M. Niebuhr, secrétaire particulier du roi, vivaient dans l’intimité du souverain, était la coterie féodale, appelée aussi parti de la Gazette de la Croix. Ce journal, la plus haute expression de la réaction, était son Moniteur. Le juge de Gerlach y publiait des Revues hebdomadaires, que tous les hobereaux et tous les momiers dégustaient ligne par ligne.
Le ministre Manteuffel avait ses raisons pour se méfier des intentions des hommes de la Gazette de la Croix, et il avait gagné à beaux deniers comptants un ancien officier, M. de Teschen, vieillard âgé de soixante-dix ans, qui était arrivé à accaparer la confiance de MM. de Gerlach et Niebuhr.
L’agent Teschen eut recours aux traditions rudimentaires de la police prussienne ; il acheta les valets de chambre de ces messieurs, et ces fidèles serviteurs lui communiquaient toutes les lettres que leurs maîtres recevaient.
Parfois l’ex-lieutenant prenait copie lui-même de ces lettres, mais souvent les domestiques lui évitaient cette peine ; ils copiaient de leur plus belle écriture les communications dont ils réservaient la primeur à l’agent de M. de Manteuffel.
Teschen s’empressait de communiquer ces lettres à son chef, qui les payait plus ou moins grassement sur les fonds secrets et faisait servir les renseignements qu’il apprenait de la sorte aux intrigues qui se tramaient autour du roi.
Prévenu à l’avance des intentions et des projets du parti de la Gazette de la Croix, le ministre pouvait dresser à temps ses batteries et parer les bottes qu’on voulait lui porter.
Quand ces lettres contenaient des choses désobligeantes pour tel ou tel personnage, le ministre s’arrangeait de façon à ce que l’intéressé apprît de quelle manière les amis de M. de Gerlach et de M. Niebuhr le traitaient. Il grossissait ainsi le nombre des ennemis de ses propres adversaires. C’était de bonne guerre. Pour se mettre à couvert vis-à-vis de sa propre conscience, M. de Manteuffel, qui était casuiste à ses heures, ne demandait jamais à l’honnête Teschen de quelle façon il s’était procuré ces missives. Évidemment, il devait croire qu’elles lui étaient tombées du ciel. Parmi ces lettres, il y en avait plusieurs qui contenaient des imputations très graves, très blessantes, contre le directeur général de la police, M. de Hinkeldey.
M. de Manteuffel promit une forte prime à Teschen s’il pouvait se procurer les originaux et les faire tomber, comme « par hasard », sous les yeux de M. de Hinkeldey. Grâce à ses éminents collaborateurs d’antichambre, l’ex-lieutenant réussit à merveille.