Quarante-huit heures après, M. de Hinkeldey trouva sur son bureau toutes ces lettres qui l’accommodaient de si belle façon.

Lorsque l’occasion de traiter de la même manière ces messieurs de la Gazette de la Croix s’offrit, il ne la manqua pas.

Pendant deux ans, le ministre Manteuffel accepta et paya les services de Teschen. Mais au commencement de l’année 1856, un rapprochement s’opéra entre le premier ministre et le général de Gerlach. Les services de Teschen devinrent inutiles, et bientôt, au lieu de l’accueillir avec empressement au ministère, on le traita en solliciteur importun ; les subsides se firent plus rares, enfin ils tarirent complètement.

Cela ne faisait pas le compte de l’espion.

Ne trouvant plus preneur pour sa marchandise au ministère d’État, il se mit en quête d’autres clients. Cet honnête homme en était arrivé à se persuader qu’il exerçait une industrie des plus honorables, et qu’il était parfaitement naturel de chercher un débouché pour les produits de son espionnage.

M. le général de Gerlach était en relations très suivies avec l’attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, le comte de Muenster-Mainhœrel. Celui-ci, très bien vu à la cour et dans les cercles militaires, tenait le général au courant des mouvements de l’armée russe et des principaux incidents du siège de Sébastopol. Toutes ses lettres étaient religieusement copiées par les domestiques et communiquées à Teschen. Celui-ci comprit quelle importance ces renseignements militaires pouvaient avoir pour les assiégeants de la grande forteresse russe, et il ne douta pas qu’on les lui payerait un bon prix.

Après avoir hésité pendant quelque temps entre l’ambassade britannique et l’ambassade française, Teschen donna la préférence à cette dernière.

Il y avait alors à l’hôtel du « Pariser Platz[18] » un jeune secrétaire d’origine alsacienne, parlant parfaitement l’allemand, très au courant des hommes et des choses du pays qu’il habitait, et réputé dans le monde diplomatique pour son esprit d’initiative et son humeur remuante.

[18] « Place de Paris », où se trouve l’hôtel de l’ambassade de France à Berlin.

Grâce à ses connaissances et à l’activité qu’il déployait, on le considérait comme le bras droit de l’ambassadeur. Ce fut à ce jeune secrétaire, M. Rothan, que Teschen s’adressa.