M. Rothan et Teschen se rencontrèrent au Thiergarten, devenu depuis le Bois de Boulogne de Berlin, mais qui, il y a trente ans, était un endroit presque désert, rendez-vous des rôdeurs et des malfaiteurs.

Le secrétaire d’ambassade fut très frappé des révélations de l’agent ; les renseignements sur le siège de Sébastopol pouvaient être très précieux pour les généraux alliés, et lorsque Teschen, après avoir lu les lettres du général Muenster à son ami M. de Gerlach, produisit un carnet où le général avait l’habitude de résumer au jour le jour ses entretiens les plus confidentiels avec le roi, M. Rothan, ravi d’admiration, ne put cacher son enchantement.

Dans ces conversations quotidiennes du roi avec son ministre, il n’y avait rien moins que le secret de l’attitude de la Prusse pendant toute la guerre de Crimée. Ce que l’ambassadeur de France et celui d’Angleterre, ce que les ministres des affaires étrangères des deux États se cassaient la tête à deviner, était là ! Frédéric-Guillaume pensait tout haut avec ses amis du parti de la Gazette de la Croix.

M. Rothan demanda de lui-même à revoir Teschen, et il fut convenu que les entrevues auraient lieu au domicile des époux Hauptmann, famille de petits négociants, et dont l’appartement modeste et retiré devait échapper à toute surveillance.

Lorsque, deux jours plus tard, Teschen se rendit à l’endroit indiqué, il n’y trouva que la dame Hauptmann. Elle lui apprit que M. Rothan était empêché de venir ce jour-là, mais qu’elle était chargée de lui remettre quelque chose. Ce « quelque chose » était une enveloppe contenant cinq billets de mille francs. Teschen, qui n’était pas habitué à tant de générosité, faillit se trouver mal de joie.

Il continua pendant plus de six mois à tenir l’ambassade de France au courant de tout ce qu’il savait et celle-ci paya largement ses services.

Au mois de septembre 1855, le roi Frédéric-Guillaume entreprit une excursion sur les bords du Rhin. M. Rothan chargea Teschen de se rendre dans ce pays enchanteur et d’observer de très près ce qui allait s’y passer.

L’idée de la conquête des bords du Rhin obsédait déjà quelque peu les Tuileries ; il importait de connaître exactement le degré de popularité dont le roi jouissait dans cette partie de ses États.

Fidèle à ses traditions de libéralité, M. Rothan remit mille francs à son agent à titre de frais de voyage. Pour le coup, le secrétaire de légation fut roulé comme une simple cigarette. M. Teschen empocha la somme et partit pour Neustadt, à quelques lieues de Berlin, où il se reposa au sein de sa famille de ses glorieuses fatigues.

De retour dans la capitale, il raconta à son patron qu’il avait été aux bords du Rhin, qu’il s’était donné énormément de mal, mais comme le roi était entouré d’une nuée d’agents, il lui avait été impossible d’apprendre même combien Sa Majesté buvait de bouteilles de vin de Champagne dans la journée.