Quelque temps plus tard, M. Rothan reçut à l’hôtel de l’ambassade de France la visite d’un inconnu qui insista vivement pour le voir.
Introduit dans le cabinet du secrétaire de légation, cet individu mit M. Rothan en garde contre le même Hassenkrug, qui, depuis plusieurs années, servait d’agent à l’ambassade de France, et que M. Rothan avait envoyé à Zehlendorf lors du premier rendez-vous donné par Teschen.
Au dire de l’inconnu, Hassenkrug, comme beaucoup de ses confrères, jouait double jeu, ou plutôt mangeait à deux râteliers. Il touchait à l’ambassade de France et renseignait également l’ambassade de Russie. Et comme M. Rothan parut douter du fait, l’inconnu lui résuma très fidèlement un entretien qui avait eu lieu quelques jours auparavant entre le diplomate français et son agent, dans le domicile de ce dernier.
Selon l’inconnu, un secrétaire de l’ambassade de Russie, caché dans une armoire, avait écouté cet entretien et s’était empressé de mander ce qu’il avait entendu à son gouvernement. Le délateur avait eu connaissance de la dépêche.
Sans savoir positivement jusqu’à quel degré cet individu, qui déclarait se nommer Henfelder, méritait créance, M. Rothan se hâta d’avertir Teschen d’être sur ses gardes, car Hassenkrug pouvait également dénoncer ses relations avec l’ambassade de France. Mais déjà il était trop tard. Hassenkrug avait parlé. Stieber faisait filer l’ex-lieutenant ; et lorsqu’on sut que l’on trouverait enfin chez lui les preuves de sa culpabilité, on l’arrêta sous l’accusation de vol de dépêches et de haute trahison.
En même temps, les époux Hauptmann et Henfelder (l’inconnu qui avait averti M. Rothan) furent mis en lieu sûr.
Le soir même, M. de Hinkeldey présentait au roi un rapport sur cette affaire et il recevait l’ordre formel de faire instruire le procès non pas par voie ordinaire, mais par la police, en gardant les accusés au secret le plus rigoureux. L’innocence de Henfelder fut bientôt démontrée. Sollicité par les parents de l’inculpé, M. de Hinkeldey signa pendant un dîner chez le ministre de la justice l’ordre de sa mise en liberté. Plus tard, les époux Hauptmann, qui avaient servi d’intermédiaires, bénéficièrent aussi d’une ordonnance de non-lieu ; seul, Teschen passa en jugement vers la fin de l’année 1856.
Quant à M. Rothan, on sait qu’il a continué sa brillante carrière, interrompue par la chute de l’empire. Il est devenu depuis un écrivain remarquable dont les ouvrages pleins de révélations et d’aperçus hardis et nouveaux contribueront certainement à fixer l’histoire contemporaine.