Pendant la guerre de Crimée, la police berlinoise eut des démêlés avec un prétendu agent russe nommé Klindmorff, que l’on soupçonnait d’être envoyé pour découvrir le secret du fusil à aiguille, dont on parlait déjà tout bas.

La police prussienne s’occupa également beaucoup à la même époque d’une individualité restée énigmatique, malgré toutes les tentatives qu’on fit pour découvrir son identité.

Sous le titre un peu fantastique de prince d’Arménie, ce personnage parvint à s’introduire dans la société berlinoise, grâce à des recommandations émanant de cette même Mme de X… que nous avons vue figurer dans un chapitre précédent.

Cette parente de Napoléon III n’avait pas tardé à se brouiller avec le chef de sa famille pour des raisons qui n’ont jamais été exactement connues, mais où le sentiment, la politique et les questions d’argent entraient à doses différentes. Elle s’était retirée en Savoie, dans une belle propriété qu’elle venait d’acquérir, et où l’on faisait des vers, de la musique, tout en devisant de choses tendres. Le mari existait toujours pour ceux qui le connaissaient, sauf pour sa femme, qui avait toutes les allures libres d’une jeune veuve. Les relations nouées par Mme de X… avec la diplomatie allemande continuaient, bien qu’elle ne fût plus si bien posée pour fournir sur son cousin des renseignements aussi détaillés et aussi précis qu’à la veille du coup d’État. Elle avait donc qualité pour donner des recommandations et elle ne les marchandait pas quand elle avait affaire à un beau cavalier, d’une mine avenante, dont les traits avaient la correction et la grâce séduisante du type grec le plus accompli et qui se présentait avec le titre quelque peu hypothétique mais ronflant d’Altesse. Malheureusement la police berlinoise se méfiait du bel oriental protégé par Mme de X…, et M. de Hinkeldey l’avait particulièrement en grippe sans que l’on sût pourquoi.

Le pseudo prince s’était plaint à la police de ce que la propriétaire de l’appartement garni qu’il occupait ouvrait toutes ses lettres. La bonne femme, qui agissait en vertu d’ordres secrets de la police, ne fut nullement inquiétée. En revanche, le prétendu prince fut happé au collet ; mais comme on ne pouvait pas le faire passer en jugement, puisqu’il n’avait commis aucun délit, le directeur général de la police l’enferma dans une maison de correction, où les mendiants et les vagabonds étaient détenus par ordre de l’administration. On raconte que le beau prince d’Arménie avait beaucoup plu à certaines dames de Berlin, et que parmi celles sur lesquelles il exerçait la plus grande impression se trouvait une femme à qui M. de Hinkeldey s’efforçait vainement de faire agréer ses hommages. L’acharnement que M. de Hinkeldey mit à poursuivre le malheureux semble démontrer qu’il devait entrer quelque grief personnel dans cette « fringale » de persécution.

M. de Hinkeldey alla lui-même un jour à la maison de correction où le prince était détenu, et il le fit amener devant lui.

Quand il vit arriver le jeune homme, qui portait les vêtements bourgeois qu’il avait au moment de son arrestation, le directeur de la police entra dans une violente colère, demandant pourquoi on n’avait pas mis à l’Altesse le costume de la prison. — Il donna l’ordre de l’en revêtir immédiatement. Pendant tout cet entretien ou plutôt cet interrogatoire, M. de Hinkeldey se montra brutal, emporté, grossier, tandis que le prince d’Arménie lui opposa le plus grand calme. Malgré tout son désir d’être désagréable au jeune homme et en dépit de toutes ses rancunes diverses, il ne put le garder sous les verrous et dut se contenter de l’expulser. L’affaire avait commencé à s’ébruiter et différentes influences s’étaient mises en campagne en faveur du noble jeune homme, à qui l’on s’intéressait beaucoup, non seulement dans les chancelleries, mais encore dans les boudoirs.

Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts pour percer le mystère que le détenu avait laissé planer sur son origine et sur sa personne ; différents rapports furent adressés au successeur de M. de Hinkeldey : tantôt on représentait cet énigmatique personnage comme le bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait avec des escrocs, condamnés par les tribunaux ; mais tous ces renseignements se rapportaient à d’autres, et aujourd’hui encore on serait embarrassé de dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855, porta pendant quelques jours le pantalon et le sarrau de toile bise des détenus correctionnels. Une chose est certaine, c’est qu’il était oriental, et peut-être ne s’avance-t-on guère en affirmant qu’il devait être à peu près chez lui dans le palais du souverain de Cettinje.

Les deux incidents que nous venons de relater eurent des épilogues qui sont rapportés dans les mémoires de Stieber.

M. Rothan avait gardé une forte dent — cela se conçoit — contre l’agent Hassenkrug, qui introduisait les diplomates russes dans les armoires pour surprendre les confidences des diplomates ; qui touchait à la fois des subsides des Français et des Russes, et qui faisait incarcérer les meilleurs espions de l’ambassade[19].