[19] Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas, donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le gouvernement de Napoléon III.

Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion, M. Rothan continua de l’accueillir et de l’employer dans des circonstances peu importantes, mais qui suffisaient à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait toujours se considérer comme un agent dont la fidélité n’était pas suspectée.

Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui avait son plan, pria Hassenkrug de se charger de quelques commissions pour sa famille à Paris, ne pouvant se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug, enchanté de faire sans bourse délier une excursion dans la « Babylone moderne », accepta avec empressement ; mais à peine eut-il passé la frontière qu’un commissaire de police lui mit la main au collet et le dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé pendant quatorze mois. On était alors en plein despotisme impérial, on s’inquiétait médiocrement d’un étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était pas réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien se serait bien gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug, dont on redoutait les révélations sur l’espionnage des conservateurs prescrit par M. de Manteuffel.

En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore ce qu’il est devenu.

L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin. Stieber assure que M. de Hinkeldey croyait deviner dans ce personnage un agent politique, à cause de lettres trouvées en sa possession et dans lesquelles il était question, en termes très sympathiques, de Louis Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des raisons qui fit si durement traiter le malheureux oriental.

Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch, voyageant dans le Monténégro, visita la prison d’État de Cettinje, car la petite principauté s’est offert ce luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de l’allure distinguée d’un détenu, qui était particulièrement bien traité et dont toute l’occupation consistait à donner des leçons de langues étrangères au personnel de la prison. Ce captif raconta au voyageur prussien qu’il était le « prince d’Arménie », dont l’affaire avait causé tant de bruit à Berlin.

Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de prisonnier d’État ? C’est ce que M. Gustave Rasch a négligé de nous apprendre ; mais il est probable que, contrairement au cas de Bilboquet dans les Saltimbanques, la politique n’était pas étrangère à l’événement.

V

M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police. — Comment étaient traités les créanciers de MM. les officiers. — Ordre du roi de supprimer les tripots. — L’expédition de M. de Hinkeldey au Jockey-Club. — Les susceptibilités de M. de Rochow. — Affront public fait à M. de Hinkeldey. — Celui-ci prend la résolution de se battre. — Un dîner de gala à Potsdam. — M. le pasteur Richter. — M. de Hinkeldey est tué par M. de Rochow. — Souscription à la Bourse de Berlin. — Le roi suit le convoi de M. de Hinkeldey. — Le prince Napoléon à Berlin. — Folie et mort de Frédéric-Guillaume.

Nous arrivons maintenant à un événement des plus poignants, qui eut une grande portée politique, et qui, en précipitant peut-être le dénouement d’une crise, provoqua un changement de front dans les procédés et la manière d’être oppressive et tracassière de la police prussienne. Nous voulons parler du duel dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le grand maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume, M. de Hinkeldey.