Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui se termina d’une façon si tragique, il est nécessaire que nous disions encore quelques mots de cette police, qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs, fut l’instrument par excellence de la réaction en Prusse, alors que l’état de siège et la dictature militaire avaient cessé depuis longtemps.

Cette police était un véritable Protée ; elle revêtait toutes les formes, s’affublait de tous les costumes, se manifestait sous toutes les espèces. Elle se mêlait de ce qui ne la regardait et de ce qui ne la concernait pas ; elle était une complice pour ceux qui jouissaient de hautes protections ou à qui était familier l’art de gagner les bonnes grâces de ses séides ; par contre, elle inspirait la terreur à tous ceux qui ne réunissaient pas les conditions indiquées. M. Stieber et ses sous-ordres avaient surtout à intervenir dans les contestations entre créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout simplement les débiteurs récalcitrants ou les créanciers trop exigeants (selon que l’adversaire de l’un ou de l’autre s’était entendu avec l’autorité) et on les gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés avec l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties pour qui la police s’était mise en campagne ne manquait pas de témoigner sa reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. C’était là le casuel attaché aux différentes places ; et franchement, comme tout ce monde de fonctionnaires était assez chichement payé, il ne faut pas s’étonner si ces messieurs battaient monnaie comme ils pouvaient.

L’intervention de la police était surtout fréquente quand il s’agissait de dettes d’officiers. Hâtons-nous de dire que les individus contre lesquels on procédait n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la plupart du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille pour cent !) d’intérêts, et parfois même de véritables escrocs, qui faisaient souscrire des billets, promettaient de les « passer » et ne remettaient rien à leur victime, qui, à l’échéance, était cependant obligée de payer l’effet. Ces oiseaux aux griffes et au bec crochus ne se contentaient pas de billets, ils exigeaient de leurs créanciers un « revers » dans lequel ceux-ci s’engageaient SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER à payer à l’échéance l’effet souscrit.

Ce document s’appelait un Ehrenschein.

Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible ; car, si le non-payement de la valeur souscrite n’exposait le malheureux qu’à des poursuites civiles, la production de l’Ehrenschein pouvait le faire chasser ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la société.

Les officiers contractaient beaucoup de dettes ; ils y étaient forcés par l’exiguïté de leur solde, et puis c’était de bon ton. Il y eut de nombreux suicides et des désertions, à un tel point que le roi Frédéric-Guillaume s’en émut.

Il fit appeler Stieber à Potsdam.

— Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes de ces juifs, dit-il ; cela devient inquiétant ; informez-vous de tous ceux qui ont des dettes. Saisissez les billets, faites venir l’usurier et offrez-lui le remboursement de l’argent réellement avancé avec les intérêts au denier cinq.

C’était, comme on le voit, le procédé dont use le père Poirier envers les créanciers de son noble gendre, dans la belle comédie d’Augier.

— Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement ?