— Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez aux cinq cents diables.
Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès qui lui furent intentés pour abus du pouvoir lors de l’avènement du ministère libéral, que si le roi lui eût donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses collègues, il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre, sans se soucier de la Constitution et des lois existantes.
Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon les instructions de son royal maître. A partir de ce moment, ce fut dans le bureau du chef de la sûreté que les affaires d’intérêts de MM. les barons, comtes et autres officiers titrés de la garde furent « arrangées », et aucun de ces preux ne songea à récuser cette singulière juridiction.
L’usurier était obligé d’en passer absolument par les conditions que lui imposait son débiteur.
Que pouvait-il faire ? La police commençait par s’emparer du billet ; si le porteur se refusait à le livrer, on le fourrait en prison ; s’il l’avait remis à un avocat (faisant fonction d’huissier) pour entamer les poursuites, un agent de police muni d’un ordre formel se rendait chez l’homme de loi et s’emparait du titre de la dette. Le débiteur était libre d’indiquer telle somme qui lui convenait, comme lui ayant été réellement remise ; on ne croyait que sa parole et nullement le dire du créancier : de cette manière il arrivait que le chrétien, au lieu d’être volé par le juif, le volait.
Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le montant des traites, revu et considérablement réduit, quand l’officier serait trop pauvre pour acquitter lui-même la somme. A cet effet, Stieber fut mis en rapport avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui, à différentes reprises, lui remit des sommes importantes, trop importantes même au gré du roi, qui commençait à trouver que ses officiers avaient le double tort de souscrire trop facilement des billets et d’être trop souvent insolvables.
Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient de cette situation avec M. de Hinkeldey, qui ne voyait pas de fort bon œil la faveur toujours croissante de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction, Stieber avait reçu tout récemment l’ordre de l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey, sachant combien cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au roi, s’efforça de se rendre utile.
— Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers, c’est le jeu effréné auquel ils se livrent. Les rapports de mes agents me signalent tous les jours l’ouverture de nouveaux tripots, où de petites fortunes sont aventurées sur une carte.
Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis l’affaire des dépêches Teschen, donnait des signes d’une irascibilité nerveuse extraordinaire, se traduisant par de véritables accès de fureur, frappa un grand coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel il était assis :
— Pourquoi tolérez-vous ces tripots ?… Parbleu ! ces messieurs trouvent cela très joli et très commode ; ils perdent, ils s’en vont faire des billets, et à l’échéance c’est la cassette royale qui paye. Eh bien ! non, il faut que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez pas encore agi.