A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes rasèrent les maisons comme des larrons méditant un mauvais coup. Toutes les boutiques étaient hermétiquement closes, les bons bourgeois de la capitale dormaient du sommeil du juste, leurs appartements étaient plongés dans l’obscurité la plus profonde. De loin en loin un rayon de lumière filtrait au ras du sol, par les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui, moyennant certains arrangements, avaient le droit de débiter de la bière blanche et du kummel pendant toute la nuit.
Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier étage de « l’hôtel du Nord » resplendissait de lumières ; quelques fenêtres toutes grandes ouvertes laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette belle nuit d’été. Les membres du Jockey-Club, croyant n’avoir de comptes à rendre à personne, ne se cachaient pas.
En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté du trottoir, le passant pouvait parfaitement suivre les péripéties des différentes parties engagées autour de trois tables.
On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes modestes de l’ancien Berlin. L’or était réuni en tas, les rouleaux de thalers et de doubles thalers s’alignaient à l’infini et les billets de caisse s’amoncelaient en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de Rochow tenait la banque ; c’était un bel homme, très grand, très sec et très distingué dans son maintien, un gentilhomme de race. Les autres joueurs appartenaient tous à l’aristocratie, ils étaient également officiers de l’armée active ou de la landwehr.
— Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque, dit M. de Rochow ; qui est-ce qui les tient ?
— Moi ! moi ! répondirent de plusieurs côtés de jeunes seigneurs ; et en moins d’une minute le tableau fut couvert de nouveaux rouleaux de monnaie et de liasses fraîches de bank-notes.
— J’abats neuf, fit le banquier ; — à vous le sort, ajouta-t-il en poussant le paquet de cartes vers un des « pontes ».
Mais au moment où celui-ci voulut « donner », l’attention des joueurs fut attirée par un carillon énergique suivi du bruit d’une assez vive discussion.
Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et coururent aux fenêtres pour voir ce qui se passait.
Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant avec plusieurs individus qui voulaient pénétrer dans l’intérieur de la maison malgré la résistance du concierge.