— Je ne puis vous refuser ce service, mon ami… Espérons en Dieu et prions-le de se prononcer pour vous, car vous êtes dans votre bon droit. Vous savez que M. de Rochow est une des plus fines lames de l’armée ; pour que les chances soient plus égales, nous choisirons le pistolet.
— Je m’en remets complètement à vous ; épée ou pistolet, quelle que soit l’arme qu’on me mettra entre les mains, je saurai la manier, et malheur au misérable qui m’a humilié devant elle !
Le général parut réfléchir quelques instants, puis saisissant les deux mains de Hinkeldey :
— Oh, mon ami ! fit-il d’un ton de prédicateur, souvenez-vous que nous sommes tous dans la main de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que vous avez à remplir envers votre maître et des éventualités qu’il faut prévoir, même si elles ne devaient pas se réaliser, comme je l’espère bien.
— Vous avez raison, général, dit froidement le directeur de la police, et pour vous prouver qu’il n’y a pas besoin de me rappeler au sentiment du devoir, je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur de mon cabinet de travail. Le panneau qui la cache est masqué par le portrait du roi, au-dessus de mon secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou doré dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un ressort et ouvrir le panneau. Dans cette cassette se trouvent rangés, par ordre de date et soigneusement classés, tous les papiers secrets de la police, et notamment les lettres que notre maître m’a fait la grâce de m’adresser. S’il m’arrive malheur, vous remettrez cette clef à Sa Majesté ; nul ne doit toucher à ces archives secrètes avant lui !
M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite clef en fer forgé :
— Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, je vous aurai rendu cette clef, mais ce que vous faites là est d’un noble et digne serviteur de la royauté ! Dans deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au dîner donné au palais en l’honneur de l’ambassadeur de Suède ?
— Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre soupçon ; vous savez avec quelle insistance il m’a défendu de me battre.
— Eh bien, après le repas, nous aurons occasion de nous rencontrer pendant quelques instants dans une embrasure de fenêtre, ou dans quelque coin, — je vous communiquerai ce qui aura été décidé.