Une neige épaisse était tombée vers le soir, après le carrousel. De ses longues nappes blanches, étendues sans pli, elle couvrait la grande avenue conduisant de la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand. Il avait suffi de quelques heures pour changer en un paysage sibérien, en une froide plaine glacée, les plus beaux gazons de ce parc servilement copié sur celui de Versailles. Les arbres, mélancoliquement alignés, laissaient pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées des draperies de neige. Çà et là se dressait une statue de déesse ou d’Amour dont la nudité frissonnante était à demi voilée par un manteau d’hermine. Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec leurs roues de gros paquets de neige qui retombaient en s’effritant. Le cou tendu, les naseaux fumants, les chevaux marchaient avec lenteur et sans bruit, comme sur de la ouate.
Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient dans le parc par la grande grille ; puis, tournant pour gagner le perron, elles s’arrêtaient devant le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la salle à manger où était dressé le couvert de trente-deux personnes. Les hôtes étaient tous des ambassadeurs ou des généraux ; le ministre de Manteuffel et M. de Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires civils admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, l’air hautain, revêtu de son grand uniforme, la poitrine constellée de décorations, pénétra dans le salon, des propos rapides et des clignements d’yeux s’échangèrent autour de lui ; il surprit au milieu des chuchotements les mots de « carrousel », « comtesse de R… » ; évidemment son aventure ou sa mésaventure était connue et donnait lieu à des commentaires indiscrets ou malveillants.
Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort pour se lever du fauteuil dans lequel il était assis, et allant au-devant de M. de Hinkeldey, il lui tendit la main. Aussitôt les conversations à demi voix cessèrent.
L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume offrit le bras à la reine et se dirigea vers la salle à manger.
L’ambassadrice de Suède, — le dîner était donné en l’honneur de son mari, — s’assit à la gauche du roi, tandis que l’ambassadeur prit place à côté de la reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette : des valets gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de broderies, de tresses et d’aiguillettes, passaient silencieusement les plats, emplissaient les verres, tandis que les convives échangeaient quelques mots sans élever la voix. Selon son habitude le roi mangea peu mais but beaucoup. Du sherry, servi après le potage, il passa au vin de Champagne, et après chaque rasade son humeur devenait moins officielle et plus expansive.
Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de nouveau M. de Hinkeldey et lui demanda pourquoi il n’avait pas été au tournoi. — « Affaire de service, n’est-ce pas ? » dit Sa Majesté.
Le chef de la police s’inclina silencieusement.
Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté déployée par plusieurs écuyers pendant les différents exercices. « On reconnaît bien à première vue, ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, ont déjà été des hommes d’armes, et qui, au moyen âge, se sont mesurés dans de vrais tournois ou dans des jugements de Dieu.
« Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en apercevant quelques sourires discrets sur des lèvres de diplomates, tandis que les invités qui ne venaient pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, je crois fermement à une existence antérieure, à une continuité de l’être ou de l’âme sous une forme physique différente… La métempsycose n’a rien d’absurde… Et c’est peut-être un des privilèges royaux de pouvoir se souvenir de ce qu’on a fait et de ce qu’on a été… Ainsi moi, par exemple, je me rappelle très bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456… Quel beau palais ! Quels jardins superbes ! Et quelle musique, mesdames ! Et quelles adorables princesses, messieurs ! Il me semble y être encore. Le duc passait des journées entières à la chasse. De temps en temps on rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon son humeur, lui jetait une bourse remplie de sequins ou le faisait pendre aux branches de l’arbre le plus proche… Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le quittais pas d’une semelle… Il m’aimait beaucoup, car je l’amusais, j’étais son bouffon… »
Les courtisans les plus habitués aux divagations du maître échangeaient maintenant des regards inquiets.