— Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt ? demanda brusquement le roi.
L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec beaucoup de sang-froid :
— Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier ouvrage du professeur Gaunesar sur la métempsycose, et que cette lecture a frappé votre belle et vive imagination au point de lui ouvrir les mêmes horizons qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez une prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout naturellement…
— Alors vous croyez que j’invente ou que je vous conte des histoires pour me moquer de vous ?…
— Non, sire, non ; mais…
Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines lectures sur les organisations d’élite « comme celle du roi ». Son discours, qui dura une demi-heure, eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention par toute l’assistance.
Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, s’était installé dans un fauteuil ; il avait écouté d’abord le roi causant avec M. de Hinkeldey, mais peu à peu la fatigue et une digestion laborieuse eurent raison du conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne bougea plus ; en revanche des sons gutturaux très significatifs s’échappaient de ses narines.
Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos de s’arrêter, cette petite musique nocturne emplit seule le salon.
Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de camp :
— Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, mais ne ronflez pas si fort[21] !