Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui qui avait été son fidèle serviteur.

Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré la menace d’un projet d’attentat contre sa personne, Frédéric-Guillaume ne recula pas. Ses conseillers eurent beau le supplier de ne pas se montrer en public, la reine elle-même se jeta à ses genoux pour le dissuader de sortir, il resta inébranlable. Auteur moral et involontaire du duel entre Hinkeldey et M. de Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur dévoué.

Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de fer renfermant les papiers du défunt, avait du reste garanti sur sa tête que le roi ne courait aucun risque.

Tout se passa en effet le plus correctement du monde.

Le carrosse du roi venait immédiatement après le char funèbre, et pendant le long trajet de la maison mortuaire au cimetière, on vit plus d’une fois Sa Majesté essuyer ses larmes.

Une foule immense et respectueusement silencieuse s’était massée sur le passage du cortège.

Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une syncope. Et à partir de ce jour, sa santé déclina rapidement, certaines perturbations cérébrales se produisirent, qui inquiétèrent vivement ses médecins. C’étaient des troubles accidentels ou fébriles de la raison, des hallucinations qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A ses côtés, il voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, remuant les yeux et le regardant d’un air de reproche. C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains ou sous les draps, la funèbre vision était toujours là, devant lui. Son caractère changeait. Il interprétait tout en mal. Le cours de ses pensées semblait se ralentir, s’épuiser. Il répétait les mêmes mots ; il y avait des arrêts dans ses paroles ; et son écriture était devenue un barbouillage indéchiffrable. Des mots manquaient, des lettres étaient tronquées, les jambages se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix n’était plus la même.

Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les médecins n’agissent pas avec toutes les ressources de la science. Ils parvinrent, sinon à pallier le mal, du moins à en arrêter les trop rapides progrès.

Mais une crise inévitable était prochaine.