Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur la Schlossfreiheit, c’est-à-dire sur la place circulaire et très large qui s’étend devant le Vieux Château royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison de la capitale défila aux sons des fifres et des tambours devant la statue équestre du « vieux Fritz ».
En passant au pied de l’image de granit du conquérant de la Silésie, les grenadiers présentaient les armes à la fois à la statue et aux personnages vivants qui se tenaient groupés devant le piédestal.
Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un nombreux état-major. Il avait à sa droite un général portant l’uniforme français, que les vétérans à barbe grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros légendaire d’Austerlitz et d’Iéna.
Ce n’était pourtant pas Napoléon 1er sorti de son tombeau de marbre des Invalides pour venir parader à Berlin ; ce n’était que son neveu, le prince Jérôme, fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par son impérial cousin Napoléon III afin de sonder le roi de Prusse et son entourage sur l’éventualité d’une alliance contre l’Autriche, dont la politique éveillait alors de plus en plus les susceptibilités des Tuileries.
Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur de celui que les feuilles officielles traitaient d’Altesse, mais que le Kladeradatsch appelait irrévérencieusement Plon-Plon.
Cette revue clôturait le programme dressé par le grand maréchal de la cour, car depuis longtemps le roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé, sérieusement ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas au point de lui permettre de donner de nouveau ses soins aux affaires.
Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les fatigues qu’il en avait ressenties l’avaient fortement éprouvé. Le matin, il était tombé en syncope ; peu s’en était fallu que l’on décommandât la parade. Mais par un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance pendant la revue, bien qu’il ne répondît que par des monosyllabes aux compliments flatteurs que le prince Napoléon lui adressait sur la bonne tenue de ses troupes et la précision de leurs mouvements.
Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant le roi et la statue du « vieux Fritz » les plus beaux équipages de Berlin. Il y avait là toute la noblesse et tout le corps diplomatique.
Dans une des dernières calèches, le roi reconnut Mme de R…, la belle Autrichienne, en compagnie du comte de Rochow, le meurtrier de Hinkeldey.
Aussitôt la figure du roi changea ; le souvenir funeste de la tragédie de Charlottenbourg revint à son esprit dans toute sa sanglante horreur. Il s’imagina revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations étaient revenues.