C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la force de descendre de cheval et de monter dans la chaise de poste qui le ramena au galop à Sans-Souci.
Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à monter dans ses appartements. Entré dans sa chambre à coucher, il s’assit devant un petit guéridon sur lequel il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de grains et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.
Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à gorgées bruyantes, précipitées, le goulot sur les lèvres. Les deux valets de chambre se tenaient à ses côtés, respectueux et impassibles, comme des gens habitués à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient prescrit à Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait éviter d’autres crises. Pendant quelque temps, il s’était modéré dans son abus des boissons alcooliques, et sa santé s’était un peu rétablie ; mais depuis un mois, même le champagne, qu’il aimait tant jadis, n’avait plus de saveur pour son royal gosier ; il lui fallait de l’alcool, du « dur », comme disent les ivrognes de profession.
Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida sa figure ; il demanda qu’on le couchât ; tout tournait autour de lui. Il parlait par saccades, avec beaucoup de peine, comme si sa bouche eût été pleine de bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de ses lèvres. Ses yeux, aux pupilles horriblement dilatées, étaient hagards. Il contractait ses membres, serrait les poings, se pelotonnait, comme sous une impression de terreur, au fond du lit.
Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement chercher le médecin.
Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en proie à une crise terrible :
— Ah ! brigands… hurlait-il ; et à tort et à travers il agitait ses bras nus pour se défendre contre des fantômes imaginaires.
L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du rêve accompagné d’hallucinations et de cauchemars, qui est le commencement de la folie.
L’agitation produite par l’irritation du cerveau et l’excitation des liqueurs alcooliques se prolongea pendant plusieurs jours. Puis, sous l’action de remèdes puissants, les convulsions douloureuses des muscles cessèrent ; il y eut une accalmie ; mais les médecins ne purent rien contre l’oblitération des facultés mentales. Les idées étaient de plus en plus confuses, incohérentes, l’imagination déréglée, le discernement obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.
Souvent, il restait des heures entières sans rien dire, muet, assis dans son fauteuil, les regards fixés sur quelque chose qu’il voyait dans le monde imaginaire où il était.