Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers. Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée posté en sentinelle ; on se croirait dans une maison privée, on y est aussi tranquille et à l’aise que chez soi.

Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol, dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea ; mais comme il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à l’installation du prince à l’Élysée.

Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda :

— S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M. Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle ?

— Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me dire votre nom.

Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au concierge.

Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant :

— Parfaitement, monsieur… Son Excellence est chez Elle.

Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances du Congrès.

M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de l’Allemand.