— Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le Congrès… Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances… Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se laisser manger… La Russie nous en veut ; la Prusse cherche à circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse contre nous en nous représentant comme des barbares… Le jeu du Piémont et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues rétrogrades de l’Autriche… Les journaux français donnent dans le panneau… Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de Turin et de Berlin… L’Autriche est conspuée… Il faut que nous accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier, je vous ai fait venir… A demain, monsieur le chevalier, fit M. le comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur.

— A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et gestes…

L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira.

M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien privat docent à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg, auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de l’Autriche.

Détaché du « bureau de l’esprit public », qui fonctionnait alors sur les bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à Paris.

Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope.


M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli du reptilis vulgaris domesticus. On l’emploie à toutes les besognes, aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il fait étalage de ses accointances « mystérieuses », de ses besognes occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets.

[26] Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca, Berlin. Krempel éditeur, 1883. — Le volume doit avoir une suite.

En 1857, ce « reptile », encore à la solde de l’Autriche, se glissa en Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait un nom à moitié germanique et à moitié latin.