Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire : Die Controlle, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.

En 1864, le Contrôle disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse, agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères s’entretint longtemps avec l’ex-« reptile » au service de l’Autriche et lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve les Français, en général, assez « serrés ». Dans ses Indiscrétions, il médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle. Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de porter « la marchandise » à la concurrence du coin, — à M. Nefftzer, directeur du Temps.

Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au Mémorial diplomatique, rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé par l’Agence Havas en qualité de traducteur.

L’Agence Havas avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et commerciale, tandis que M. Ernaud, « un homme très instruit et très aimable », s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des instructions particulières à M. Rouher.

Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses « feuilles bleues » ; on ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un grand prince ; on citait son administration comme un modèle de sagesse et d’économie.

M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité inusitée d’abonnements à l’Agence Havas.

Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux nues. « Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une idée que je crus sainement patriotique ; j’avais remarqué que la rubrique Allemagne était généralement fort écourtée dans les feuilles Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13 thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le prix de la correspondance Havas trop élevé. Ne pouvant obtenir une réduction, ils firent leur pronunciamiento et organisèrent une contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se virent forcés de dire leur pater Havas peccavi et de continuer à abouler leurs cinquante balles par mois. »

[27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux font généralement précéder la publication de ces correspondances de la mention : « On nous écrit de… »

Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot des brasseries parisiennes lui est familier.

Mais écoutons la suite. « Ne serait-il pas possible, se demanda le chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi d’Égypte ?