« N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas :
« — J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous, si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération germanique ? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin ? »
« Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près :
« — Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il. Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens. »
Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises, danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait l’habitude de traduire.
« — Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste : nous vous donnons six semaines de congé ; vos appointements courront et vous voyagerez aux frais de la maison ; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour vous, — seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte, comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils veulent nous accorder[28]. »
[28] Neue Indiscretionen.
M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, « fit » dans la politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets, cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets.
M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865, il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes géographiques.
« L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul regard, rapide comme un éclair ; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie…