« — Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à Vienne ?
« — Oh ! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis.
« — Eh bien ! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois : Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le leur prouverai… »
Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’alter ego de M. de Bismarck, le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement le plénipotentiaire de « M. Auguste », mais il l’informa que le gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne « reptilienne », M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29].
[29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à l’ouvrage déjà cité : Neue Indiscretionen, par M. Wollheim da Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de ces révélations.
Les Autrichiens se montrèrent plus empressés ; leurs quatre abonnements furent payés rubis sur l’ongle.
M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa également, ne prit pas d’abonnement.
Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater. Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de Bismarck ; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M. Schneider, elle resta en souffrance à Berlin : Sa Majesté était déjà partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de M. le chevalier Wollheim da Fonseca.
C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il était retourné, son journal hebdomadaire : Die Controlle.
Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur politique changeait avec la couleur de l’argent.