Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant, d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue et dans les « vignes du Seigneur ». L’un de ces guerriers lui désigne une maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées. Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où l’on va dans la salle à manger.

— Quelle salle à manger ? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc ici ?

— Dans une auberge ; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné cette maison comme telle.

Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française.

— Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment ? Ils vous ont dit que c’était une auberge ! Eh bien, ils se sont joliment f… de vous. Savez-vous où vous êtes ? Dans la prison de la ville, tout bonnement. Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous aurez un hôtel devant vous.

Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol ; il trouve, grâce à ce changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage, moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le transporter en ville.

On file rapidement. En route, le père Valmot — c’est le nom du Rémois — s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et vider un flacon.

La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette rhétorique de privat docent, quand tout à coup des cris du dehors se font entendre : « Voici les uhlans, voici les uhlans ! » Aussitôt les paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège ; son voyageur monte à côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec les porte-lance.

En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les dents, dit d’un ton de reproche au voyageur : « Vous êtes un petit Prussien, monsieur l’Espagnol. »

Mais M. de Wollheim était arrivé à destination ; c’était pour lui l’essentiel.