C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles étaient appelées à régir.
— Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce Moniteur, il faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts. Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les Français ; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir dans ces limites ?
C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette oreille. Il s’engagea, il est vrai, à « respecter » l’ordre de Son Altesse ; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois répliquer avec vigueur à des agressions injustes.
Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la presse. — Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims, pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement ?
— Ah ! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse, que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse.
— Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des pantalons en loques, vous étiez tout excusé… Mais ce sont là des détails, l’important est d’avoir une imprimerie.
M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses à l’impression du Moniteur de l’invasion.
Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel français et le journaliste allemand :
— Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier ; j’ai besoin d’une imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions.
— C’est que… j’ai beaucoup d’ouvrage… plus que je n’en puis livrer, et puis la plupart de mes ouvriers sont partis… enfin je regrette infiniment… vous feriez peut-être bien de vous adresser à F…, mon collègue.