— J’en viens de chez F…, de chez R…, de chez V… également ; partout on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent, eh bien, nous ne sommes pas embarrassés : dans nos bataillons il ne manque pas de « typos » qui ont travaillé en France, et une équipe sera bien vite trouvée. Ainsi choisissez : d’un côté, la fermeture de votre maison, une grosse perte, peut-être la ruine ; de l’autre côté, une bonne opération avec des bénéfices certains.

M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait pour lui la mesure dont on le menaçait.

— Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime le Moniteur prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.

— Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers vous seraient cruellement punis ; quant au second point, je vous garantis, moi Wollheim, doctor juris et auteur d’une foule de brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au cours des opérations.

Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour même où il signait son contrat pour l’impression du Moniteur :

Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit : Le Moniteur officiel du gouvernement général de Reims.

Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre.

Le commissaire civil du gouverneur général,

Signé : Charles, prince de Hohenlohe.

Le premier numéro de ce « Moniteur », qui paraissait à intervalles inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le 8 octobre ; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix. Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention : Imprimerie mise en réquisition.

Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité supérieure au nouveau rédacteur en chef de son « Moniteur » contenait les instructions relatives à la presse française dans les départements occupés. Le gouverneur y exprimait le désir « qu’en principe » les journaux français continuassent leur publication ; mais comme il vaut mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un « contrôle préventif », — bel euphémisme pour désigner la censure.

D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles qu’ils étaient appelés à « contrôler », sous deux aspects différents : les articles contenant le simple récit des faits et les articles d’appréciation.

Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. « Seulement, disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes, mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires intérieures de la France ; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli. »