Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de certains dentistes : « guérissez, mais n’arrachez pas », recommande de « modifier autant que possible les articles hostiles », et « non de les supprimer », et prescrit de ne tolérer la mention des actes du gouvernement de Paris, que sous la rubrique : Nouvelles d’origine française. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être désignés comme « documents officiels ».
Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens) de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim recevait ses instructions particulières relatives à la publication du Moniteur. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un ou deux collaborateurs d’Allemagne.
Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait gracieusement accordé ce supplément de solde : « Allez, ne vous gênez pas, vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant ; en temps de guerre, tout sort de la grande caisse. »
La « grande caisse » était celle des contribuables français, dont l’argent devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer, conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les Rémois en celui de Poche-amère.
Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois, M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de Saufkirchen[31], à cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les moos de bière de son pays.
[31] Saufen veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un Polonais, presque comme un Bavarois.
M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère ; il fuyait d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du Moniteur ne manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une observation ou faisait une réserve au sujet d’un article.
Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’ex-privat docent pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche, personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne.
Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie ; les colonnes du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la feuille de M. Wollheim le Moniteur bovin. Les efforts de M. Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver ; et jugeant sans doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.
M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un grand ouf ! il se mit alors à entasser dans le Moniteur une montagne d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux, les privat docent venus d’outre-Rhin.