Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du Moniteur, M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour la France, « où, disait-il, il avait étudié, qu’il avait habitée, et où il comptait des relations de famille. »
Il promettait de prendre pour devise de son journal : La vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Cette profession de foi était signée : « Dr Wollheim, chevalier da Fonseca, ancien docent à l’université de Berlin », etc., etc. Il va sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un grand personnage ; mais il ne cessait de faire résonner son importance, tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance :
Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet (français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire, pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir l’invasion étrangère.
Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances ; le maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit : « Je suis le chevalier Wollheim, rédacteur en chef du Moniteur de Reims. »
Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement, l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le petit speech suivant :
« Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette magnifique cité. Alors, — croyez que mon immense amour de l’humanité seul me porte à vous adresser ces quelques paroles, — alors nous jouirions bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté ».
A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir des remerciements et des compliments ; mais il apprit à ses dépens qu’en dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements. Un silence glacial accueillit ces paroles ; il ne resta plus au rédacteur du Moniteur qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable d’avoir manqué son effet.
Ce modèle du parfait « reptile » avait su s’arranger une vie des plus confortables. Une jeune dame fort avenante, — honni soit qui mal y pense ! — faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au « Lion d’Or, » soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de Champagne.