L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims ; aussi M. le prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, « on s’en fourrait jusque-là, » comme le baron de Gondermark dans la Vie parisienne. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on s’amusait à le « monter », il servait de bouffon à la noble société.
Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.
Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges, dont il portait l’uniforme.
Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons, dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce chapitre.
M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes.
— Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.
Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par quelques paroles dédaigneuses pour les dragons.
Alors le rédacteur du Moniteur, oubliant toute mesure et même le respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta :
— Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable de se défendre contre le sabre d’un hussard !
Décidément la comédie devenait intéressante.