— Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous allons bien voir !
— Oui, sortons ! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput.
Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps.
Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était ridicule fut comme dégrisé.
Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva.
Dans ses Indiscrétions d’ancien « reptile » et d’employé aux besognes publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims. La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses Mémoires, M. Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les bons vins en France.
Ah ! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui purent s’en régaler !
« Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer. Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur ; car lors de l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos dîners sont splendides ; quatre domestiques nous servent à table. Après tant de privations, quel changement à vue !… Je voudrais seulement pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert ! »
Quelle bonne maison ! Et comme le chef s’ingéniait ! Ses plats étaient de vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne, c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os !